• La littérature au feu de l'Orient, Mathias ENARD et Nedim GURSEL

     La littérature au feu de l'Orient, Mathias ENARD et Nedim GURSEL

    Mathias Enard et Nedim Gursel échangent sur les influences réciproques de l’Orient et de l’Occident. (FLB 21 février 2016)

    Guy Duplot : Comment vous est venue l’idée de « Boussole » ?

    ME : J’ai une relation très longue avec le Moyen Orient (Syrie-Turquie-Liban) et je pensais depuis longtemps à reconstituer de façon romanesque ce que nous devons à l’Orient, nous Européens ; comment cela a influencé nos arts.
    La violence d’aujourd’hui dans cette région me touche et j’ai choisi l’espérance et le lien. 
    La musique, la peinture... ont été influencées par l’Orient, c’est l’Orientalisme, mis en évidence par Delacroix ou Ingres...
    A Paris, Berlioz a entendu un oratorio intégrant l’appel à la prière et jouant des ½ tons. Cela l’a bouleversé. Il a assisté à toutes les créations orientalisantes des années 1830 et cela l’a influencé. Il lisait aussi beaucoup d’auteurs ayant l’Orient comme référence : Hugo, Nerval, Lamartine, Byron...
    Dans le mot « s’orienter » il y a le mot orient. Ce n’est pas un hasard. Retrouver l’Orient, c’est en retrouver l’intérêt, la passion pour une région riche qui a nourri notre Histoire, même celle des idées. Pendant des décennies, les échanges ont été constants, souterrains et  importants.

    L’Occident doit repenser l’Histoire à part égale. Ne pas oublier ces influences. L’histoire de l’humanité est une. Notre histoire n’est pas isolée. Tout a été question d’influences tout le temps. Les grands moments du colonialisme sont terminés. Cela a laissé des traces et aura encore des conséquences.

    NG : Dans « Le fils du Capitaine » je parle d’un homme âgé vivant à Istanbul qui s’enregistre sur un magnéto. C’est l’histoire de la lutte d’un homme contre l’autoritarisme. Ce vieux journaliste fait le bilan de sa vie et règle ses comptes avec l’armée et l’éducation. Avoir 16 ans à Istanbul en 1960, ce n’était pas facile.
    Le récit mélange des éléments autobiographiques, des anecdotes et des éléments de fiction avec un fond historique. Cela se passe à Istanbul, ville à cheval sur deux continents. Depuis la lecture du livre d’Edward Said *, j’ai un autre regard sur l’Orient. Pierre Lotti aussi a modifié ma vision des choses. Il a parlé d’Istanbul, sa perception de la ville et l’histoire vraie d’Aziyadé.

    ME : On connait mieux les courants orientalistes aujourd’hui grâce aux Voyageurs. Les premiers à nous l’avoir fait connaitre ce sont les scientifiques qui ramenèrent des matériaux de leurs voyages (les linguistes, archéologues, musicologues, géologues...). A partir de là, se construit en Europe une seconde vague de création avec les écrivains, musiciens... Hugo écrit « Les Orientales » alors qu’il n’est jamais allé en Orient. Berlioz ne s’est pas rendu dans le bassin méditerranéen non plus.
    Ensuite, à partir de ces deux premiers, s’écrit une troisième création finalement éloignée de la réalité mais ici on y donne foi. On a en tête ces représentations qui conditionnent notre vision. Le réel peut nous détromper mais on peut aussi ne pas voir la réalité ou ne pas vouloir la voir. Cela devient une grande machine à fantasmes.

    Dans mon roman, je mets en scène des universitaires, plus savants que moi. Franz est musicologue. Le dernier sultan ottoman était wagnérien et a financé une grande partie de l’opéra de Bayreuth. A l’époque, les sultans étaient au courant de ce qui se passait en Europe, ils s’abreuvaient de cette culture. Certains avaient même des musiciens qui jouaient du Mozart pour eux ce qui était difficile car la musique turque ne connait pas l’unisson.

    NG : Dans l’aventure orientale, il y a des risques. J’ai été poursuivi pour avoir écrit ‘Les filles d’Allah » car j’y aurais remis en question la morale musulmane.
    « Le fils du Capitaine » critique Erdogan à cause de la dérive autoritaire. La laïcité est le point fort de la Constitution turque or Erdogan aime se montrer à la mosquée chaque semaine, ostensiblement.

    Dans un roman, on peut dire ce qu’on veut. Mais la Turquie d’aujourd’hui n’est pas ouverte à ça. C’est un retour en arrière. Une des clés de la crise actuelle est la Turquie et l’UE n’en veut pas. J’ai soutenu l’adhésion turque à l’UE mais aucun progrès n’a lieu. Aujourd’hui la Turquie semble avoir fermé ce dossier. L’Europe se tait face à ce qui se passe en Turquie : la liberté, la foi... sont bafouées et elle ne dit rien !

    ME : Ne nous laissons pas aveugler par la violence immédiate. Voyons ce qui est oriental en nous. Nous devons être attentifs à la liberté d’expression, à la démocratie.

    NG : L’entrée de la Turquie en Europe aurait pu faire en sorte que l’UE ne soit pas seulement judéo chrétienne et cela aurait facilité les choses mais cela n’a pas eu lieu. Les idéologies aujourd’hui n’existent plus et les religions prennent donc cette place. En Turquie, certains doivent demander l’autorisation de parler de certains sujets aux autorités de l’Islam !! Moi je passe outre et donc, on m’a fait un procès puisque je rejette l’autocensure. C’est une régression que je ne peux admettre.

     

    *L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. (NDLR)

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  • Commentaires

    1
    jessy james
    Lundi 14 Mars 2016 à 20:07

    Une découverte intéressante. Je note le nom de cet auteur turc et vais me renseigner sur ses écrits. J'aime beaucoup sortir des sentiers battus. Merci.

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