• Hyde, Daniel LEVINEHyde est au pied du mur. Enfermé dans le cabinet chirurgical du docteur Jekyll, il compte les heures avant son inévitable arrestation. Quatre jours sécoulent, pendant lesquels il a enfin le temps de raconter son histoire. Venu à la vie grâce à détranges potions, Hyde ignore quand et combien de temps il aura le contrôle du « corps ». Lorsquil est en sommeil, il observe la vie de Jekyll dans la haute société, emprisonné dans son esprit. Bientôt, leur existence mutuelle est menacée, non seulement par les incertitudes de la science instable dont il est le fruit, mais aussi par un mystérieux harceleur qui obsède Hyde. Il se sent pris au piège. Des jeunes filles disparaissent, un meurtre est commis. Qui se cache dans lombre pour le surveiller ?
    Dans le brouill
    ard de cette conscience partagée, Hyde peut-il être sûr de ne pas être lauteur de ces crimes ? À travers cette réécriture virtuose de LÉtrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde raconté du point de vue de Hyde, Daniel Levine apporte un nouvel éclairage au classique incontournable de Stevenson.

    Mon avis :

    Mars 1886. Hyde attend la fin, mourant. Poole, le fidèle domestique de Jekyll lui apporte à manger chaque jour sans le voir. Il se dit qu’il finira bien par comprendre. Patientant, il tente de mettre de l’ordre dans ses souvenirs et raconte l’expérience telle qu’il l’a vécue. Ses souvenirs sont hachés, décousus (et difficilement compréhensibles pour qui n’aurait pas lu l’œuvre originale de Stevenson) mais ce qu’il met en avant c’est cette liberté d’être en laquelle il a cru.

    Dr Jekyll est un précurseur du psychiatre moderne et, on le sait, il fait sur lui-même l’expérience du dédoublement de personnalité. Ce qui est un peu perturbant ici, c’est que Hyde n’est pas présenté comme la partie sombre du Dr Jekyll. Il reste la création de l’éminent docteur mais Daniel Levine nous propose un Hyde personnage à part entière, que Jekyll manipule, agent confus des désirs secrets du médecin. Ce dernier a accès à ses pensées, il le télécommande de l’intérieur alors que lui doit sans cesse deviner ce que Jekyll attend de lui. Comme le jour où il reçoit 5000 livres sur son compte personnel. Qu’était-il censé en faire ? Il s’achète une maison et s’organise une vie sans être vraiment sûr qu’il fait bien. Mais il en a besoin pour se sentir libre et « se transformer en une vraie personne », « être un être humain légitime ». Il est Mr Edward Hyde de Ghyll Road.
    Hyde n’est pas non plus le mal absolu que l’on reconnait à sa difformité répugnante. Une fois vêtu correctement, il est un homme ordinaire. Il ne ressemble pas à l’être maléfique et sans remord décrit par Stevenson. Hyde m’a touchée et m’est apparu sympathique dans le début de ce récit. Lévine nous le rend même attachant et bonhomme. Cela ne durera pas. On sait qu’il commet des actes horribles. Mais en a-t-il vraiment le contrôle ? Les violents maux de têtes qu’il ressent sont-ils dus aux pensées que Jekyll insuffle en lui ou à autre chose ?

    Le récit de Lévine est dense et parfois obscure, confus comme les pensées d’un Hyde en fin de vie. Certains personnages apparus au début ne refont plus surface comme Mrs Deaker, la domestique, ou Verlaine. Je pense que Daniel Lévine, qui connait bien le récit de Stevenson, a voulu trop bien faire et son récit souffre de longueurs. (Notons que l’œuvre originale ne compte que 85 pages et celle-ci plus du triple) J’ai aussi trouvé le rythme lent et j’avoue qu’il met arrivé de sauter des paragraphes descriptifs de ce roman exigeant et complexe. Le choix de Lévine de garder le même style d’écriture que Stevenson pourrait maintenir certains à distance par son côté trop formel. Les descriptions sanglantes, à l’inverse, sont bien plus fortes et gores que dans le roman initial.
    Adroitement imaginé cependant, il mêle diverses réflexions sur l’origine du mal, le déséquilibre psychologique du Dr Jekyll, l’hypocrisie de la société, la liberté d’être qui on est... au récit fantastique de Stevenson. Ne vous attendez donc pas à lire un thriller, comme je m’y attendais au départ.

    Le travail qui sous-tend ce premier roman est remarquable mais je persiste à penser que l’auteur a voulu trop bien faire. Dommage.

    Merci à NetGalley et aux éditions Fayard pour cet envoi.

     

    Hyde, Daniel LEVINE8e

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    votre commentaire
  • Riquet à la houppe, Amélie NOTHOMB« L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire. »

    Mon avis :

    Dans son 25e roman Amélie Nothomb revisite le conte éponyme du 17e siècle, méconnu aujourd’hui.

    Elle nous raconte l’histoire croisée de Déodat, un enfant désiré né tardivement, d’une incroyable laideur, et celle de Trémière, une ravissante fillette dont les jeunes parents n’ont que faire et qui sera élevée par sa grand-mère, un peu fantasque.

    En raison de leur physique, l’un et l’autre vivront des situations difficiles, de quoi renforcer leur caractère et leur désillusion à propos du genre humain.
    Peut-on être différent dans une société standardisée ?

    Outre une imagination hors du commun, j’aime retrouver chez Amélie Nothomb des termes inusités ailleurs. Cette fois encore, j’ai été gâtée avec les enfançons, la déréliction (ce sentiment de solitude et d’abandon qu’elle affectionne), l’adjectif sardanapalesque... et tous les noms d’oiseaux, plus beaux les uns que les autres qu’elle glisse dans son récit. Avec elle, on se surprend à s’intéresser à l’ornithologie, on philosophe sur la laideur et l’amour (thèmes récurrents chez l’auteure) la différence (qu’elle soit physique, morale ou sociale) la télévision et le monde du paraître dans lequel nous évoluons ou encore les bienfaits de la contemplation et du silence. Ces thèmes peuvent sembler n’être qu’effleurés mais ils fondent d’intéressantes réflexions qu’il nous est loisible d’approfondir à notre convenance.

    Comme toujours, l’écriture est fluide et ne s’encombre pas de longues phrases alambiquées. La narration va droit au but grâce à des phrases courtes, quelquefois poétiques et portées par des réflexions pertinentes : « Il détestait se sentir orphelin de livres, comme si aucun bouquin n'avait voulu de lui : il demeurait persuadé que c'était les ouvrages qui adoptaient leurs lecteurs et non le contraire. »

    La fin est prévisible, tout comme la morale, qui vante la puissance de l’amour. Aimer épanouit et fait voir l’autre autrement : il devient beau et spirituel.

    Ce récit m’a plu, il démontre une fois encore le talent de conteuse de la romancière et son originalité. Il ne fait pas partie des meilleurs mais bien des bons Amélie Nothomb.

     

    Riquet à la houppe, Amélie NOTHOMB7e

     

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    8 commentaires
  • Paul à la campagne, Michel RABAGLIATICet album contient deux histoires. Dans la première, le narrateur retourne en vacances chez ses parents et cela le replonge dans ses souvenirs.
    La seconde raconte la visite de Paul, enfant, à l’imprimerie où son père travaille.

    Mon avis :

    Paul à la campagne a été réédité en 2014 aux éditions La Pastèque. Au départ, cet album d’une dizaine de pages était un cadeau de Noël destiné aux proches de l’auteur. Encouragé par ceux-ci, Michel Rabagliati se décida à le proposer à un éditeur en 1999 augmenté d’une seconde histoire Paul apprenti typographe. Le personnage de Paul apparait donc pour la première fois dans cet ouvrage.

    Alors qu’il roule vers le nord avec sa fille, Paul se replonge dans ses souvenirs d’enfance. Il se revoit sur la même route, à l’arrière de l’Oldsmobile de son père, jouant avec sa sœur. Les paysages ont changé, les petites routes embouteillées d’alors sont devenues des autoroutes, les cabanes en rondins sont des maisons de campagne cossues... mais le plaisir du voyage est toujours le même.

    Le personnage n’a pas encore ses traits définitifs et l’on n’y perçoit pas l’humour des autres albums mais la nostalgie de l’enfance constitue déjà la trame. Il est intéressant de découvrir la genèse du personnage qui fit le succès de l’auteur et de replonger dans un passé pas si lointain et pourtant tellement différent : les cours d’accordéon, les plongeons dans le lac St Jean, les tirs de carabine à plomb, l’amitié d’Alain, la visite à l’atelier de son père... autant d’anecdotes et de tranches de vie que Michel Rabagliati nous conte joliment. On a l’impression d’être convié à un chaleureux repas de famille où chacun y va de ses souvenirs.

    Une histoire emplie de poésie et de tendresse qui fait renaitre le Québec d’autrefois.

     

    Paul à la campagne, Michel RABAGLIATI

     

     

     

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    votre commentaire
  • Muse, Jonathan GALASSIPaul Dukach est l’héritier présomptif de Purcell & Stern, l’une des dernières maisons d’édition américaines indépendantes, dont les bureaux miteux, au cœur de New York, dissimulent un catalogue fabuleux. Il apprend les ficelles du métier aux côtés du flamboyant président de la maison, Homer Stern : comment s’attirer les bonnes grâces d’un agent littéraire au cours d’un déjeuner en ville, survivre au milieu des requins de l’édition à la foire de Francfort et, surtout, ménager les egos fragiles des auteurs aussi éblouissants que versatiles qu’il chérit.
    Mais un écrivain fait l’objet de l’adoration sans bornes de Paul : la poète Ida Perkins, dont les vers et la vie ont façonné le paysage littéraire contemporain de l’Amérique, et dont l’éditeur – qui se trouve être son cousin et ancien amant – est le plus grand rival d’Homer. Lorsque Paul parvient enfin à rencontrer Ida dans le palais vénitien où elle s’est retirée, celle-ci lui confie des secrets qui vont bouleverser leur vie à tous.

    Mon avis :

    Dans sa jeunesse, Paul Dukach, est séduit par le talent de la poétesse Ida Perkins, véritable icône de son époque, dont le franc parler et la liberté de ton ont défrayé la chronique depuis son premier recueil Virgin Again, publié alors qu’elle n’a que 18 ans. Sous le charme, il se passionne pour l’ensemble de son œuvre, au point de lui consacrer une partie de sa thèse et devient rapidement LE spécialiste d’Ida Perkins.

    Devenu directeur littéraire chez Purcell et Stern (P & S) une légende dans le monde de l’édition, Paul Dukach n’a qu’une idée en tête : la publier. Une âpre rivalité va alors se nouer entre Stern et Wainwright, le rival historique.
    Charismatique, talentueuse et très populaire, Ida Perkins donnerait à Stern le coup de fouet financier dont il a besoin. Paul nous raconte ainsi une bataille de dix ans, animée par sa détermination et sa passion, pour accueillir dans son giron l’auteure adulée. Ce faisant, il nous plonge au sein du New York littéraire du « bon vieux temps », époque où les relations entre auteurs et éditeurs étaient courtoises, élégantes et brillantes. On pourrait presque croire idéales. Une époque où l’on tenait salon, où les écrivains étaient invités à la Maison Blanche et où T.S Eliot prononçait une conférence dans un stade de base-ball, devant 15000 admirateurs ! Un rêve !

    Bien que ce roman soit une œuvre de fiction qui jette un regard satirique et affectueux à la fois, sur le monde de l’édition, il s’inspire fortement de personnages existant ou ayant existés. Ainsi, le héros s’apparente à Jonathan Galassi, lui-même éditeur à New York depuis de nombreuses années. Et son directeur, le flamboyant Homer Stern, à Roger Straus, co-fondateur de la maison d’édition FSG (Farrar, Straus et Giroux) dont la présidence est assurée par Galassi lui-même.
    Enfin, peaufinant la crédibilité de son personnage, Jonathan Galassi n’a pas hésité à glisser quelques poèmes d’Ida dans son récit et à terminer son livre par une bibliographie concise de ses recueils.

    Muse est un conte sur un monde révolu où éditer était une vocation noble plutôt qu’une entreprise. C’est aussi un récit poétique et mythique sur les relations entre les écrivains et leur travail et l’impact que peut avoir la célébrité sur leur vie.

    L’histoire se met lentement en place tant l’auteur prend soin de planter le décor et de faire entrer en scène, tout en les décrivant, les (très) nombreux personnages qui la composent. Joliment descriptive, élégante et soignée, l’écriture de Jonathan Galassi souffre cependant de sa propension aux phrases longues et complexes. Ces deux caractéristiques rendent la lecture plutôt lente.

    Ce roman plaira à ceux qui, comme moi, goûtent les récits sur le monde littéraire, l’édition, la vie d’écrivain... Il passionnera sans doute ceux qui connaissent l’auteur et son entourage professionnel. Au-delà de ces initiés, je doute qu’on trouve beaucoup de lecteurs prêts à plonger dans cet univers nostalgique rendant hommage à un monde fermé et en pleine mutation.

    Merci aux éditions Fayard et à NetGalley pour ce partenariat. Le roman paraitra le 5 septembre.

     

    Muse, Jonathan GALASSI

     

     

     

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    votre commentaire
  • Je m'appelle Léon, Kit DE WAALLéon, 9 ans, est un garçon courageux. Quand un jour sa mère n’arrive plus à se lever le matin, il s’occupe de son demi-frère Jake. Quand l’assistante sociale emmène les deux garçons chez Maureen au gros ventre et aux bras de boxeur, c’est lui qui sait de quoi le bébé a besoin. Mais quand on lui enlève son frère et qu’on lui dit que chez ses nouveaux parents il n’y a pas de place pour un grand garçon à la peau sombre, c’en est trop.
    Heureusement Léon rencontre Tufty, qui est grand et fort, qui fait du vélo comme lui et qui, dans son jardin, lui apprend comment prendre soin d’une petite plante fragile. Mais Léon n’oublie pas sa promesse de retrouver Jake et de réunir les siens comme avant. Le jour où il entend une conversation qui ne lui était pas destinée, il décide de passer à l’action…

    Mon avis :

    « On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille »...
    Nous sommes en Angleterre dans les années 80. Carol, la maman de Léon, est une femme-enfant dépressive. Incapable de se gérer seule, elle l’est encore plus de veiller sur ses enfants. Léon, né d’une première relation, est un grand gamin métis de 9 ans ; Jake, un bébé blond aux yeux bleus comme sa maman qui nait au début du récit. Pendant des semaines, Léon va prendre en charge son petit frère, sa maman et l’organisation du quotidien, avec beaucoup de maturité pour un enfant si jeune. Bien sûr, l’école passera à la trappe et Léon deviendra la personne raisonnable du foyer. Jusqu’à ce qu’un jour, il n’y ait plus ni argent, ni nourriture, ni couche à la maison. Commencera alors la valse des assistantes sociales, l’hospitalisation de la maman, le placement en famille d’accueil des enfants, le changement d’école... mais aussi la découverte d’une vie rythmée par des repas à heures fixes, une nourriture riche et équilibrée et l’affection débordante de Maureen, une vieille dame généreuse, qui aidera Léon a reprendre confiance. Mais c’est sans compter sur l’injustice qui frappe à nouveau et voit partir son petit frère. Un bébé blond, ça s’adopte plus facilement qu’un grand gaillard métis !

    A chaque rentrée, un roman nous parle de l’enfance malheureuse. L’an dernier, c’était La Maladroite, cette année voici Je m’appelle Léon. Ce roman est beaucoup moins dramatique mais tout aussi émouvant. Comment ne pas être touchée par la candeur de ce jeune garçon, l’amour qu’il voue à sa famille et la détermination qu’il met à vouloir la réunir ?

    L’histoire de Léon, c’est celle de milliers d’enfants, des petits nés au mauvais endroit ou au mauvais moment. L’histoire de familles dysfonctionnelles, d’adultes eux-mêmes malmenés par la vie, eux-mêmes meurtris ou dépassés.

    Alors Léon se voit balloté d’une maison à l’autre. Ils rencontrent des adultes qui veulent son bien. Les uns parce qu’ils sont débordants de tendresse et d’affection à partager, les autres parce que c’est leur métier. Certains ont de « vrais visages et de vrais sourires » d’autres non. Ils l’interrogent mais ils ne l’écoutent pas. Alors Léon parle peu ; il se raconte des histoires dans sa tête, des rêves d’avenir. Il échafaude des projets. Mais quand on a dix ans, même si on ressemble physiquement à un adolescent, on a la naïveté et l’innocence d’un enfant.

    Léon est cependant débrouillard et tenace. Il rencontre des adultes auxquels la vie n’a pas fait de cadeau non plus. Avec eux, il n’est pas un parasite ou un poids. Ils lui font une place dans leur univers. Un univers bancal, certes, et pas toujours rose mais il s’y sent bien. Et finalement, une famille, c’est aussi celle qu’on se choisit.

    Sans juger, sans s’appesantir sur certaines situations, l’auteur nous offre une histoire sincère et sensible. Un beau roman qui aborde tour à tour les orages de la vie, la force des liens du sang, l’amitié et les belles surprises que le destin réserve.


    Merci aux éditions Kéro et à NetGalley pour ce partenariat.

    L'avis de Plume de Cajou

     

    Je m'appelle Léon, Kit DE WAAL 

     

     

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    4 commentaires
  • Nord Alice, Marc SEGUINObsédé par Alice, qu’il vient de laisser à Queens, un médecin s’exile à Kuujjuaq, son monde à elle. Il y soigne de son mieux des corps dont les profondes cicatrices sont le plus souvent invisibles. Entre deux patients, quand il n’en peut plus de penser à elle, il consomme des femmes sur le web ou va pêcher. Là, le ventre étendu sur la banquise qui fond, il calme sa faim en mangeant du poisson cru. Et, dans le silence du Nord, il remonte le temps pour essayer de s’expliquer. Il s’invente une histoire, s’inspirant des hommes qui l’ont précédé, depuis Roméo, l’arrière-grand-père, le premier de sa généalogie à avoir tué un homme, sur les rives du Klondike. Que sème-t-on derrière soi dans la fuite ?

    Mon avis :

    Nord Alice est avant tout un récit de voyages.

    Le narrateur nous conte son histoire d’amour et de tempêtes qui l’a laissé ravagé au point de le pousser à partir loin, dans le Nord. Il est beaucoup trop qualifié pour s’exiler dans le Nunavik où il devient médecin urgentiste mais il espère s’y retrouver.
    En parallèle à son histoire de couple qu’il nous livre par bribes, il se remémore celle de sa famille. De son arrière grand-père Roméo, à la sienne, il explore des histoires d’hommes, de souffrance, de lutte, de fuite.

    Pour moi, l’essentiel de ce roman multiple n’est pas l’histoire d’amour avec Alice, dont les souvenirs sont plutôt crus et sans réelle profondeur. Elle sert de prétexte à des explorations plus intimes qui aideront le narrateur à devenir un homme plus fort, plus fiable.
    Cette fuite dans le Nord est avant tout un périple intérieur. A son arrivée, il est tellement centré sur sa peine qu’il est incapable d’empathie pour ses patients et ne parvient pas à s’ouvrir aux autres. Il pose des gestes mécaniques qui soignent les corps mais il évite soigneusement les âmes et les cœurs. Il suture les plaies comme il essaie de recoudre ses propres déchirures. Avec le même sang froid. La narration de ses journées de travail est l’occasion de découvrir la vie des autochtones aujourd’hui et leurs conditions d’existence sans apitoiement ou culpabilisation. Il évoque les torts causés à un peuple et les conséquences telles qu’il les vit, les soigne. Sans émotion.

    J’ai par contre beaucoup aimé ce retour sur l’histoire de sa famille : une lignée d’hommes élevés sur une terre ingrate, en lutte contre une nature hostile. Des hommes sans cesse confrontés à la mort. Ce retour dans le temps apporte au récit la sensibilité et l’intensité qui manquent à son histoire de couple dysfonctionnel. On traverse les époques et les épreuves aux côtés de ses ancêtres et l’on découvre un peu de la vie d’autrefois.

    Enfin, j’ai été plus que séduite par le voyage à travers des paysages magnifiques. L’auteur nous décrit des périples chaotiques en train, des parties de pêche, des trajets en motoneige... et on en perçoit les sons, les odeurs  autant que la morsure du froid, le goût de la chair crue du poisson, la luminosité de la neige au soleil ou la profondeur de la nuit. Marc Séguin a l’œil, le regard aiguisé du peintre qu’il est et cela transparait dans son style superbement descriptif. J’ai aimé son écriture vive, précipitée. Son narrateur saute d’une pensée à l’autre, établit des parallèles entre hier et aujourd’hui, entre la vie des Inuits et celle de ses ancêtres fermiers, entre les turpitudes des hommes d’hier et celles de ses contemporains.
    Il nous parle de mort, de vie, d’amour, de famille. Il nous parle de nous. Et cela touche.

     

     

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    3 commentaires
  • Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo, Dany LAFERRIEREUn après-midi d'été, l'écrivain croise sur la rue Saint-Denis un jeune homme, Mongo, qui vient de débarquer à Montréal. Il lui rappelle cet autre jeune homme arrivé dans la même ville en 1976. Le même désarroi et la même détermination. Mongo demande : comment faire pour s'insérer dans cette nouvelle société ? Ils entrent dans un café et la conversation débute comme dans un roman de Diderot. C'est ce ton léger et grave que le lecteur reconnaît dès le début d'un livre de Laferrière:« Tout nouveau-né est un immigré qui doit apprendre pour survivre les codes sociaux. Une société ne livre ses mystères qu'à ceux qui cherchent à la comprendre, et personne n'échappe à cette règle implacable, qu'on soit du pays ou non.» Laferrière raconte ici quarante années de vie au Québec.

    Mon avis :

    Je n’avais encore jamais lu Dany Laferrière que j’ai pourtant rencontré deux fois.

    Dany Laferrière nous propose un dialogue entre un homme mûr, vivant au Québec, et un jeune immigré, Mongo. Ce dernier fraîchement débarqué souhaite déjà conquérir une jeune fille. Il va lui expliquer le pays, ses habitudes, son histoire. Comment s’insérer dans une nouvelle culture si on ne sait pas comment vit le natif ? Ce qu’il pense, sa vision du monde ? Cette conversation est entrecoupée d’observations. On est tantôt avec Mongo et le vieil écrivain dans un café, tantôt à la radio lors d’une chronique ou dans un carnet de notes.
    Il est amusant de voir que cet ouvrage atypique, sorte de manuel de la vie au Québec, est écrit par un Haïtien d’origine. Sans doute parce qu’il a le recul nécessaire pour parler de la culture québécoise qu’il voit et vit de l’extérieur mais aussi parce qu’il a lui-même été dans la situation de Mongo et a dû apprivoiser le Québec autant qu’il a été apprivoisé par ses habitants. Mais son livre ne s’adresse pas qu’aux nouveaux arrivants. Il est aussi un miroir pour les Québécois, un regard sensible et généreux porté sur eux.

    A la fois profond et léger, ce livre est une ode au Québec. Le portrait que Dany Laferrière nous en fait est aussi tendre qu’incisif, résultats de longues et précises observations accumulées au fil du temps. Il y est question de la mouvance des peuples, d’immigration, d’intégration mais aussi d’avenir, de vivre ensemble et d’influences réciproques.

    Un récit savoureux au ton parfois léger, parfois sérieux qui invite surtout à se parler, à aller vers l’autre. Et qui me donne terriblement envie de retourner au Québec.

     

    Tout nouveau-né est un immigré qui doit apprendre pour survivre les codes sociaux. Une société ne livre ses mystères qu’à ceux qui cherchent à la comprendre, et personne n’échappe à cette règle implacable, qu’on soit du pays ou non.

     

    Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo, Dany LAFERRIERE

     

     

     

    Yahoo! Blogmarks

    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique