• Je suis là, Christine EDDIEAngèle voyage sans bagages. Elle croit au destin et ne tourne pas le dos aux miracles. Personne ne lui veut du mal. Pas depuis qu’un tir groupé d’infortunes l’a prise pour cible. Pas depuis que la vie lui a offert le plus grand des bonheurs pour, peu après, le lui arracher et la jeter sur une île déserte.
    Presque quatre ans plus tard, l’île d’Angèle s’est repeuplée. À Shédiac, où elle vit entourée de voisins parfois turbulents et d’une tribu de meneuses de claques, elle compte les heures et apprivoise le mode d’emploi de sa nouvelle existence.
    C’est une histoire vraie, mais ce n’est pas tout à fait la vérité. Plutôt un récit à moitié inventé, un refrain consolateur où ailes rime avec embellie et force, avec mémoire. La preuve que l’imagination a toujours le dernier mot.

    Mon avis :

    Par petites touches, par bribes et souvenirs, Angèle nous raconte sa vie. Fille puis épouse et mère, elle adore la vie, le sport, le mouvement, la littérature. Elle rit, marche en montagne, rencontre des amis, participe aux fêtes du voisinage, danse... Elle a une voisine improbable, Alice Bourgeois, un ami Népenthès, une amie, Doris... Autour d’Angèle gravite toute une série de personnages hauts en couleurs et attachants : ses voisins d’immeuble à Shédiac.

    Ce n’est qu’au fil des pages que l’histoire se met en place et que l’on comprend la situation. Le récit n’est pas chronologique, il se construit au fur et à mesure qu’Angèle se livre, se souvient. Elle ancre chaque moment important à l’Histoire : sa naissance le jour de l’anniversaire d’Anne Hébert, la découverte de sa myopie lors du passage de la Comète de Halley, dix jours après l’explosion de la navette Challenger ; sa rencontre avec son futur époux à 25 ans lors du réveillon du troisième millénaire...

    Je n’ai pas envie de trop en dire car j’ai savouré le fait de ne pas savoir ce qui m’attendait dans ce roman. J’ai vraiment aimé partir à la découverte d’Angèle, de son univers, de son histoire et assembler petit à petit les pièces du puzzle de sa vie.

    Angèle existe. C’est la fille de l’amie de Christine Eddie. Elle lui prête ici une voix. C’est à la fois une histoire vraie et un récit fictionnel touchant, tendre et drôle. Il est dénué de pathos car Angèle est volontaire et battante, capable d’autodérision et d’ironie. On sent d’un bout à l’autre la tendresse et l’admiration de l’auteure pour son personnage, ce qui se traduit par un roman respectueux, beau et fort comme la vie.

    Ajoutez-y une écriture soignée, de petites perles poétiques glissées ci et là, et des dialogues d’une grande justesse ponctués de mots en acadien et vous avez un petit bijou d’émotion et d’espérance. Une ode à la vie qui fait du bien. Je vous invite vivement à le découvrir.

    Je suis là, Christine EDDIE2e

     

     

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  • Chanson douce, Le^la SLIMANILorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.

    Mon avis :

    Si on vous dit « nounou », quelle image vous vient en tête ?

    Moi c’est Mary Poppins ou Nanny McPhee, poigne de fer et gant de velours. Dans certaines familles, la présence d’une nounou est synonyme de magie et de fête. Si Louise a la poigne et l’originalité de ces légendes, elle dissimule aussi des manières pas très orthodoxes. Jeu ? Maltraitance ? Manipulation ?

    Comme le précise le dictionnaire des prénoms, « Louise est une femme secrète, discrète et réservée qui manque de confiance en elle ». Besogneuse, volontaire et efficace, elle va au bout des tâches qu’elle s’est assignées. Se dévouer et faire plaisir est un besoin chez elle. Son côté rigide, fait de principes auxquels elle ne déroge pas, côtoie un grand esprit de compassion et une tendresse qu’elle refoule en public. Elle a tout pour plaire et elle plait.

    Au point de se rendre très vite indispensable. Et bien qu’elle s’en défende, rougisse, se trouble, Louise, cette petite femme insignifiante, aime sentir qu’on a besoin d’elle, qu’on apprécie son travail. Elle qui cherche à tout prix à passer inaperçue ne cesse de se mettre en évidence par un travail impeccable et les talents qu’elle déploie au-delà de son rôle de nounou. Paradoxe qu’on tentera de comprendre au fil de la lecture.
    Autre paradoxe, la volonté de Myriam de faire carrière et d’être indépendante tout en ayant une famille idéale. Est-il raisonnable d’avoir des enfants qu’on ne peut voir que le week-end ? Des enfants qui disent leur premier mot à une autre, marchent pour la première fois loin de vous et vivent mille aventures dont les parents sont exclus ? Peut-on vraiment tout avoir ?
    Leila Slimani ne prend pas parti. Elle nous offre des portraits psychologiques précis et présente les faits, dépeint une situation par petites touches impressionnistes : un étalement de rose pastel ici, un coup de pinceau gris là-bas, une touche vigoureuse au couteau pour ciseler certaines zones d’ombres... Des petits mots malheureux aux insertions acerbes, la fausse impression d’égalité se fissure... Leila Slimani nous parle de lutte des classes, de choc de culture, de hiérarchisation de la société... Les apparences cachent plus ou moins bien les préjugés.

    Dès le départ, on sait que cela finit mal. Mais il faudra refaire toute l’histoire pour comprendre comment, jour après jour, pas après pas, on en est arrivé là. Comment des notes discordantes ont peu à peu gâché une partition idéalement jouée. Leila Slimani maitrise son sujet et s’exprime dans un style minutieux servi par une écriture incisive qui colle à l’histoire. J’ai aimé cette lecture et pourtant j’ai refermé le livre avec un goût d’insatisfaction. Il m’a manqué un-je-ne-sais-quoi pour être vraiment emballée.

    Merci aux éditions Gallimard et à PriceMinister pour cet envoi.

     

    Chanson douce, Leïla SLIMANI12e 

     Chanson douce, Leïla SLIMANI

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  • DADA, René MagritteUn peigne géant couché sur un lit, une tranche de jambon qui nous regarde, un cavalier qui galope sur le toit d’une voiture, un paysage dans lequel il fait jour et nuit en même temps...
    Bienvenue dans l’univers fascinant de René Magritte (1898-1967)

    Mon avis :

    J’ai toujours aimé Magritte. Adolescente, ses tableaux reproduits en cartes postales me servaient de marque-page et des posters tapissaient ma chambre. Je vais voir le plus possible d’expositions qui lui sont dédiées. C’est donc tout naturellement que j’ai postulé, lors de Masse Critique, pour un numéro de la revue d’art DADA qui lui est consacré.

    Ce numéro est le 212e et pourtant, je ne connaissais pas cette revue. C’est la première collection pour découvrir et faire découvrir l’art sous toutes ses formes. Neuf numéros thématiques sortent chaque année. Elle s’adresse aux enfants auxquels elle propose des ateliers et des jeux (ici un loto surréaliste à réaliser soi-même et une proposition de tableau qui mêlerait technologie nouvelle et surréalisme) et un dossier thématique permettant d’appréhender l’univers de l’artiste. Mais les adultes y trouvent aussi leur plaisir.

    Dans ce numéro, nous partons d’abord à la découverte de Magritte, homme et peintre, et de son cheminement artistique. Un second article présente ensuite le mouvement surréaliste dont il faisait partie aux côtés d’André Breton entre autres. Alors qu’à l’époque (les années 20) beaucoup explorent leur inconscient pour peindre, Magritte cherche plutôt à voir ce qui se cache autour de lui, passionné par le mystère et le rêve. Avec lui, les apparences sont souvent trompeuses. Il aime piéger le regard, jouer avec les mots, emmener le spectateur au-delà des objets peints sur la toile. Ce qui l’intéresse c’est ce que cela éveillera chez l’autre. Il veut surprendre et faire réfléchir.

    C’est exactement ce que fait cette revue : surprendre et faire réfléchir. J’ai vraiment adoré me plonger dans cet univers pictural et j’ai hâte de découvrir d’autres artistes. A la fin du magazine, l’actualité artistique est passée en revue grâce à un tour du monde des musées et une sélection d’ouvrages et d’activités proposées en France. Collant à l’actualité (une exposition Magritte se tient en ce moment au Centre Pompidou), DADA a sort ce mois-ci un numéro dédié à Hergé (qui s’expose au Grand Palais) et s’intéressera en novembre au Street Art.

    Une revue à découvrir, en vente dans les musées, et en Belgique chez Tropismes et à la Fnac, entre autres.

     

     

     

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  • Police, Hugo BORISIls sont gardiens de la paix. Des flics en tenue, ceux que l’on croise tous les jours et dont on ne parle jamais, hommes et femmes invisibles sous l’uniforme.
    Un soir d’été caniculaire, Virginie, Erik et Aristide font équipe pour une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Mais Virginie, en pleine tempête personnelle, comprend que ce retour au pays est synonyme de mort. Au côté de leur passager tétanisé, toutes les certitudes explosent. Jusqu’à la confrontation finale, sur les pistes de Roissy-Charles-de-Gaulle, où ces quatre vies s’apprêtent à basculer.

    Mon avis :

    Quand se rend-on compte que nos certitudes s’effritent ? Que notre vie ne sera jamais plus la même ?
    Virginie, Erik et Aristide, policiers à Paris dans la même brigade, vont être chargés d’une mission imprévue. La canicule, leurs difficultés personnelles, la fatigue... les mettent à fleur de peau. Particulièrement sensible, Virginie va laisser ses sentiments influencer sa vision des choses, outrepassant sa mission. Son attitude fera tâche d’huile auprès de ses collègues, dans un huis clos tendu où les émotions et pensées de chacun s’expriment tour à tour.

    Sans être indifférent, peut-on se sentir responsable du sort d’un étranger ? Cet homme résigné, apeuré, fragile, cet humain à peine croisé, qu’a-t-il de plus qu’un autre pour les bousculer ainsi ?
    Il est juste bouleversant cet Asomidin Tohirov, ce Tadjik muet dont la présence emplit l’habitacle et pèse sur le récit d’un bout à l’autre. Intensément.

    La tâche des policiers c’est d’obéir et d’agir en respectant les règles. La consigne, seulement la consigne. On ne leur demande pas de penser, encore moins d’avoir des états d’âme. S’ils craquent c’est toute la hiérarchie qui se fissure. Peuvent-ils faiblir ?

    Ce roman criant d’actualité met en exergue l’aspect humain d’une telle mission. Aspect sur lequel les médias insistent rarement, parlant chiffres plutôt que personnes. Or de part et d’autre, nous avons des hommes et des femmes avant tout, très souvent mis à rude épreuve. L’atmosphère oppressante de cette soirée d’été, particulièrement bien décrite, nous rend proche d’eux.
    Le style d’Hugo Boris est fluide, calme, posé, comme son huis-clos, mais les mots sont forts, précis, acérés. La justesse de son propos est saisissante. Il aborde un sujet grave sans juger. Il pose des questions, lance des pistes de réflexion mais n’accable personne. En parallèle, il dépeint les relations complexes des policiers : amitié, séduction, machisme, respect de la hiérarchie et tentation d’humanisme à l’encontre des règles. Tout sonne vrai.

    Petit bémol, la fin un peu abrupte. Mis à part cela, ce roman est captivant jusqu’au bout et met parfaitement en lumière la rude fonction des policiers en uniforme.

    Un très bon moment de lecture.

     

    Police, Hugo BORIS11e

     

     

     

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  • Petit pays, Gaël FAYEAvant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Et puis l’harmonie familiale s’est disloquée en même temps que son « petit pays », le Burundi, ce bout d’Afrique centrale brutalement malmené par l’Histoire.
    Plus tard, Gabriel fait revivre un monde à jamais perdu. Les battements de cœur et les souffles coupés, les pensées profondes et les rires déployés, le parfum de citronnelle, les termites, les jours d’orage, les jacarandas en fleurs... L’enfance, son infinie douceur, ses douleurs qui ne nous quittent jamais.

    Mon avis :

    Gabriel, Gaby, a dix ans et une petite sœur de sept ans. C’est un jeune métis vivant à Bujumbura. Son père, Français, y travaille comme entrepreneur depuis quinze ans et y a rencontré sa mère, réfugiée rwandaise. Ils vivent dans une belle villa au milieu d’une impasse habitée par d’autres familles d’expatriés.

    Il nous raconte son quotidien d’enfant heureux ; ses loisirs avec ses copains, leurs quatre cents coups, les paysages magnifiques du Burundi, la lumière unique du soleil couchant, les mangues douces et sucrées... Une vie de douceur et d’insouciance. Puis vient la séparation de ses parents, les premières élections démocratiques burundaises, les explosions nocturnes, la guerre civile, le génocide rwandais...

    Au-delà de son histoire personnelle et des violences de la guerre, ce sont les images, les odeurs, le goût des mangues qu’il nous transmet et nous restent au cœur. Les faits les plus durs sont décrits avec les yeux et les mots de l’enfance. Une enfance volée, bousculée, déracinée. C’est là, la force de ce récit. La narration de Gaby décrit la pire tragédie sans s’appesantir sur les causes, la politique... juste avec la naïve innocence de l’enfant. Ce point de vue narratif rend encore plus palpable la monstruosité des faits et la déchirure provoquée par la fuite.

    J’ai aimé l’écriture expressive, sensible et infiniment juste de Gaël Faye. Certains passages sont empreints d’une réelle poésie. Le rythme constant du récit nous entraine du paradis à l’enfer, laissant la violence et l’horreur infiltrer peu à peu le quotidien de Gaby, le forçant à abandonner brutalement son insouciance.

    Un premier roman magistral, entre souvenirs, nostalgie, drame humain et identité... que je vous recommande chaudement ! Et un auteur à garder à l’œil dans l’avenir.

     

    Petit pays, Gaël FAYE10e

     

     

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  • L'enlèvement, Claudine HOURIETUn enlèvement extraordinaire. Celui d’une fillette de douze ans dont la mère refuse la mort accidentelle. Malgré la pression des siens qui tentent de lui faire accepter la douloureuse réalité, dans un déni total, elle arrache littéralement l’enfant au trépas et s’enfuit à travers le monde avec celle qui n’a de réalité tangible que pour elle. Pour tous ceux qu’elle côtoie, Marielle n’existe pas. Le périple qui aurait dû être idyllique tourne au cauchemar, à l’affrontement, l’enfant grandie finissant par se rebeller et refuser la pseudo-existence qui lui est imposée. C’est à Cordoue que se déroulera l’ultime étape de cette équipée tragique.

    Mon avis :

    En débutant ce roman, j’ai craint qu’il ne verse dans le pathos. Il n’en est rien. Ce récit m’a touchée et quelquefois fait monter les larmes aux yeux. Mais l’écriture tendre, tout en retenue, drôle parfois de Claudine Houriet est juste.

    Tour à tour, Clara, la mère, Fabien, le père et Marielle prennent la parole. Ces confidences croisées vont peu à peu dresser la situation, les liens qui unissent chacun, les émotions et les convictions qui les habitent.

    Tout homme a deux certitudes : il est né et un jour il mourra. Est-il irrationnel de penser qu’il existe un au-delà ? Et un état entre la vie et la mort ? Ce sont ces thèmes que développe Claudine Houriet dans son roman.
    Pour sa famille, Clara est dans le déni, continuant à vivre comme si Marielle était toujours vivante. Mais pour Clara, Marielle est bien présente. Elle la voit, elle lui parle et celle-ci lui répond. Forte de cette relation qui se perpétue au-delà de la mort, Clara reprend une vie aussi normale que possible alors que son mari n’est que douleur. Peu à peu, cette situation va les éloigner l’un de l’autre et malgré l’amour qui les unit, elle aura raison de leur couple.
    Chacun cherchant à surmonter sa peine à sa façon, ils vivront successivement des moments de joie et d’abattement qu’ils n’auraient jamais pensé vivre. De belles rencontres aussi.
    Marielle, elle, n’a rien demandé. C’est l’amour inconditionnel de sa mère qui la maintient dans cet entre-deux mondes. Elle lui reproche de ne pas avoir tenu compte de son avis et déteste se sentir écartelée, à la fois morte et vivante.

    Claudine Houriet parvient à rendre cette histoire, originale et quelque peu fantastique, plausible. Elle semble aimer cet univers fantomatique qu’elle décrivait déjà dans « Une aïeule libertine ». Au-delà du surnaturel, elle apporte une réflexion sur la manière dont chacun fait son deuil et surmonte une telle épreuve. Elle aborde aussi avec tact les bouleversements qui découlent de la perte d’un être cher et réussit à transmettre au lecteur son empathie pour ses personnages qu’elle décrit avec justesse.

    J’ai aimé l’écriture élégante de l’auteure qui nous offre une palette d’émotions vraies et la psychologie travaillée de ses personnages que l’on découvre par petites touches, comme un tableau dont les détails ne se dévoileraient pas au premier coup d’œil.

    Ne vous laissez pas rebuter par le sujet. Découvrez plutôt un style, une écriture, des émotions qui en valent la peine.

     

    L'enlèvement, Claudine HOURIET9e

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  • Hyde, Daniel LEVINEHyde est au pied du mur. Enfermé dans le cabinet chirurgical du docteur Jekyll, il compte les heures avant son inévitable arrestation. Quatre jours sécoulent, pendant lesquels il a enfin le temps de raconter son histoire. Venu à la vie grâce à détranges potions, Hyde ignore quand et combien de temps il aura le contrôle du « corps ». Lorsquil est en sommeil, il observe la vie de Jekyll dans la haute société, emprisonné dans son esprit. Bientôt, leur existence mutuelle est menacée, non seulement par les incertitudes de la science instable dont il est le fruit, mais aussi par un mystérieux harceleur qui obsède Hyde. Il se sent pris au piège. Des jeunes filles disparaissent, un meurtre est commis. Qui se cache dans lombre pour le surveiller ?
    Dans le brouill
    ard de cette conscience partagée, Hyde peut-il être sûr de ne pas être lauteur de ces crimes ? À travers cette réécriture virtuose de LÉtrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde raconté du point de vue de Hyde, Daniel Levine apporte un nouvel éclairage au classique incontournable de Stevenson.

    Mon avis :

    Mars 1886. Hyde attend la fin, mourant. Poole, le fidèle domestique de Jekyll lui apporte à manger chaque jour sans le voir. Il se dit qu’il finira bien par comprendre. Patientant, il tente de mettre de l’ordre dans ses souvenirs et raconte l’expérience telle qu’il l’a vécue. Ses souvenirs sont hachés, décousus (et difficilement compréhensibles pour qui n’aurait pas lu l’œuvre originale de Stevenson) mais ce qu’il met en avant c’est cette liberté d’être en laquelle il a cru.

    Dr Jekyll est un précurseur du psychiatre moderne et, on le sait, il fait sur lui-même l’expérience du dédoublement de personnalité. Ce qui est un peu perturbant ici, c’est que Hyde n’est pas présenté comme la partie sombre du Dr Jekyll. Il reste la création de l’éminent docteur mais Daniel Levine nous propose un Hyde personnage à part entière, que Jekyll manipule, agent confus des désirs secrets du médecin. Ce dernier a accès à ses pensées, il le télécommande de l’intérieur alors que lui doit sans cesse deviner ce que Jekyll attend de lui. Comme le jour où il reçoit 5000 livres sur son compte personnel. Qu’était-il censé en faire ? Il s’achète une maison et s’organise une vie sans être vraiment sûr qu’il fait bien. Mais il en a besoin pour se sentir libre et « se transformer en une vraie personne », « être un être humain légitime ». Il est Mr Edward Hyde de Ghyll Road.
    Hyde n’est pas non plus le mal absolu que l’on reconnait à sa difformité répugnante. Une fois vêtu correctement, il est un homme ordinaire. Il ne ressemble pas à l’être maléfique et sans remord décrit par Stevenson. Hyde m’a touchée et m’est apparu sympathique dans le début de ce récit. Lévine nous le rend même attachant et bonhomme. Cela ne durera pas. On sait qu’il commet des actes horribles. Mais en a-t-il vraiment le contrôle ? Les violents maux de têtes qu’il ressent sont-ils dus aux pensées que Jekyll insuffle en lui ou à autre chose ?

    Le récit de Lévine est dense et parfois obscure, confus comme les pensées d’un Hyde en fin de vie. Certains personnages apparus au début ne refont plus surface comme Mrs Deaker, la domestique, ou Verlaine. Je pense que Daniel Lévine, qui connait bien le récit de Stevenson, a voulu trop bien faire et son récit souffre de longueurs. (Notons que l’œuvre originale ne compte que 85 pages et celle-ci plus du triple) J’ai aussi trouvé le rythme lent et j’avoue qu’il met arrivé de sauter des paragraphes descriptifs de ce roman exigeant et complexe. Le choix de Lévine de garder le même style d’écriture que Stevenson pourrait maintenir certains à distance par son côté trop formel. Les descriptions sanglantes, à l’inverse, sont bien plus fortes et gores que dans le roman initial.
    Adroitement imaginé cependant, il mêle diverses réflexions sur l’origine du mal, le déséquilibre psychologique du Dr Jekyll, l’hypocrisie de la société, la liberté d’être qui on est... au récit fantastique de Stevenson. Ne vous attendez donc pas à lire un thriller, comme je m’y attendais au départ.

    Le travail qui sous-tend ce premier roman est remarquable mais je persiste à penser que l’auteur a voulu trop bien faire. Dommage.

    Merci à NetGalley et aux éditions Fayard pour cet envoi.

     

    Hyde, Daniel LEVINE8e

     

     

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