• Une drôle de fille, Armel JOBRien de plus paisible que la Maison Borj, boulangerie d’une petite ville de province belge à la fin des années 1950. Un foyer sans histoire, deux adolescents charmants, un commerce florissant : les Borj ont tout pour être heureux. Avec générosité, ils acceptent de prendre Josée, une orpheline de guerre, en apprentissage. Une drôle de fille, cette Josée. Epileptique, pratiquement illettrée mais pourvue d’un don d’autant plus émouvant qu’elle n’en a aucune conscience : elle chante divinement.

    Comment imaginer qu’une jeune fille aussi innocente puisse devenir celle par qui le malheur et la ruine vont s’abattre, telle une tornade, sur cette famille en apparence si harmonieuse ?

     

    Mon avis :

     

    Comme souvent, Armel Job nous immerge dans un village belge des années 50, en Famenne cette fois. Un village paisible où la vie coule heureuse et douce. En apparence. Et puis au fil des pages, le vrai visage de chacun se révèle : les sourires affables cachent les pires jalousies, les lèvres polies, les plus vilains cancans et tout fait sortant de l’ordinaire, le plus anodin soit-il, ouvre la porte aux rumeurs les plus malveillantes.

    Quand la pauvre Josée arrive dans ce village de Marfort, elle n’imagine pas qu’elle deviendra le détonateur d’implosions en cascade bien malgré elle.

     

    Doit-on encore présenter Armel Job, son style, son ton ? Dans chacun de ses romans il évoque des personnages si tangibles qu’on pense y reconnaitre tonton Georges ou la vieille voisine du 18 ou le commerçant du coin. Il construit des personnages complexes, vrais, des êtres humains ordinaires avec leurs secrets, leurs drames, leur remord, leur médiocrité ou leur bonté naturelle.

    Ici, dès les premières pages, on sait qu’un drame se prépare et que malgré l’odeur du pain frais qui embaume la boutique, les repas en famille, la quiétude du village le dimanche et les répétitions de la chorale de jeunes filles, un drame se noue.

     

    Sans juger, il présente chacun avec ses qualités et ses défauts, il décrit les faits avec élégance, choisissant ses mots avec soin et ses tournures de phrases plus encore. Narrateur omniscient, il dévoile peu à peu les pensées de chacun, parfois au prise avec sa conscience, parfois submergés par de vils sentiments.

    On retrouve les ingrédients qui caractérisent les romans d’Armel Job : la lâcheté, la peur du qu’en dira-t-on, la culpabilité, la jalousie et la confrontation des personnages clé avec une vérité qu’ils ne soupçonnaient pas et va les faire basculer irrémédiablement.

     

    Un très bon roman d’Armel Job, un des meilleurs selon moi.



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  • Les trois cadrans de la beauté - Journal d'un printemps grec, KAFIKAKIS & MARSAu confluent de la poésie et de la photographie, ce livre original est un éloge à la beauté. Il fait entrer en résonance deux regards sur la Grèce, bien différents par leur technique, mais unis par leur objet : souligner que la beauté, même si elle ne conjure ni le temps ni le malheur, révèle la présence au monde, le simple bonheur d’être là. Il est le fruit d’un long dialogue et met en lumière la richesse de l’aventure humaine.

     

    Mon avis :

     

    Ex-professeur de latin et de grec, aujourd’hui écrivaine, Marie-Bernadette Mars guide encore des voyages scolaires en Grèce. Passionnée par ce pays depuis toujours, elle possède une impressionnante collection de souvenirs photographiques. C’est lors d’un voyage en 2018 qu’une relation se noue entre un adolescent qui écrivait à longueur de temps dans un carnet et cette amoureuse des paysages hellénistiques. La possibilité d’un livre de voyage germe entre Félix Kafikakis, poète de 18 ans et son ancien professeur. Un recueil qui mettrait en résonance les poèmes de l’un et les photos de l’autre, sans contrainte, sans tenter de s’influencer mutuellement.

    Ce qui ne devait être qu’un album souvenir pour eux seuls devint, après une première impression, un projet plus vaste qui mit plus d’un an à mûrir avant de se concrétiser aux Editions namuroises.

     

    Loin des photos touristiques, Marie-Bernadette Mars attire notre attention sur une pierre, un tronc noueux d’olivier, un nuage, des asphodèles… Les points de vue sont changeants, les émotions multiples. Chaque cliché témoigne de ce qui touche l’auteure, ils vont à l’essentiel et parlent d’eux-mêmes. J’ai été séduite par ces photos et ce qu’elles dégagent.

     

    Les textes poétiques, en vers libres ou en prose, racontent le voyage et les paysages parcourus comme un discours en vers, si prisé chez les Grecs et les Latins. Ils démontrent également la réelle érudition de ce jeune homme. La plupart m’ont vraiment séduite par leur musicalité et leur authenticité. Il s’écoule de ses mots comme un murmure, une ode à la nature où se jouent mémoire et temps présent, onirisme et réalisme. Certains, en revanche, m’ont laissée un peu en marge, trop riches peut-être de culture grecque et de mythes que le temps m’a fait oublier. L’ensemble est cependant très plaisant à lire et, s’il demande un effort de lecture, la séduction et le plaisir n’en sont que plus grands.

     

    Atypique, ce recueil propose donc un regard croisé sur la Grèce et ses beautés millénaires. Un bel ouvrage qui plaira aux hellénistes mais aussi aux amoureux de la Grèce et des mots.

     

     Les trois cadrans de la beauté - Journal d'un printemps grec, KAFIKAKIS & MARS7e


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  • L'affaire Magritte, Toni COPPERSToni Coppers livre, avec L’Affaire Magritte, un palpitant thriller littéraire. Alors que son héros, l’ex-enquêteur Alex Berger, lutte contre ses démons personnels, une étrange série de meurtres se déroulent entre Paris et Bruxelles. Sur les lieux du crime, on retrouve chaque fois ce mystérieux message : « Ceci n’est pas un suicide ».

     

    Mon avis :

     

    Toni Coppers est un auteur flamand très populaire dans le nord du pays. Pourtant ce roman, paru chez Diagonale, est le premier traduit en français. A la grande joie de l’auteur, comme il l’a confié à la FLB.

     

    Alex Berger, 45 ans, policier à Bruxelles, a vu sa vie basculer à la mort de sa femme, abattue lors des attentats de 2015 à Paris. Alors qu’il aurait dû la rejoindre pour un week-end en amoureux, il a été retenu par l’interrogatoire d’un prévenu, John Novak. Quand il a quitté la salle d’interrogatoire, les morts se comptaient par dizaines sur les trottoirs de Paris. Depuis, sous le poids du remord, il a quitté la police et erre entre dépression et alcoolisme.

    Mais voilà que John Novak s’évade de prison et que deux morts sont découverts, l’un à Bruxelles, l’autre à Paris, et la mise en scène est identique. Les ex-collègues de Berger vont donc tenter de l’intéresser à l’enquête en tant qu’expert indépendant.

     

    Toni Coppers a été très touché par les attentats et par les témoignages des victimes. Quand, pour les 50 ans de la mort de Magritte en 2017, ses héritiers lui ont demandé un roman qui aurait plu à Magritte, il a tout naturellement pensé à unir les deux. Magritte était un grand amateur de polars et lisait beaucoup. Il faisait aussi des cauchemars éveillés depuis la mort de sa mère, comme Alex Berger. L’auteur a choisi d’inscrire son récit entre Paris et Bruxelles, deux villes qu’affectionnait Magritte. Et a nommé son inspecteur Berger, nom de jeune fille de madame Magritte.

     

    Je suis ravie d’avoir pu découvrir cet auteur et espère que d’autres romans seront prochainement traduits. Toni Coppers nous offre un palpitant thriller littéraire et des personnages consistants aux portraits psychologiques fouillés et profonds. La plume de l’auteur est agréable et ciselée, ses références culturelles léchées tout en étant abordables pour le lecteur et le rythme de l’enquête est soutenu.

    Ce roman est un bel hommage surréaliste à Magritte, à sa vie et son œuvre tout en restant un policier à l’enquête minutieuse. C’est aussi une réflexion sur la liberté et les choix que l’on fait dans la vie à différents niveaux.

    Cet auteur flamand mérite vraiment d’être connu en Wallonie. Merci aux éditions Diagonale pour cette première traduction due à Charles de Trazegnies. Espérons que cela ne s'arrête pas là.

     

    Avis de Nath ici.

    L'affaire Magritte, Toni COPPERS

     

     

    L'affaire Magritte, Toni COPPERS6e

     

     


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  • Antigone à Molenbeek, Stefan HERTMANSAntigone à Molenbeek est une réécriture du célèbre mythe de cette jeune femme, fille d’Œdipe et de Jocaste, qui tenta jusqu’à la mort d’enterrer son frère, Polynice. Transposée dans l’actualité́ politique contemporaine, cette figure du dévouement s’incarne dans une sœur dont le frère a commis un attentat suicide à la bombe.

     

    Mon avis

     

    J’ai déniché, par hasard, ce petit livre de 80 pages à la FLB, publié aux éditions du Castor Astral que je ne connaissais pas. C’est le nom de l’auteur qui m’a poussée à l’acheter. Stefan Hertmans a notamment écrit « Guerre et Térébenthine » et « Le cœur converti ». Auteur flamand originaire de Gand, il est considéré comme l’un des plus importants en littérature contemporaine.

     

    Tout le monde connait l’Antigone de Sophocle et celle d’Anouilh. Celle d’Hertmans se prénomme Nouria et vit à Molenbeek, commune bruxelloise devenue tristement célèbre dans le monde, après les attentats de 2015. Etudiante en droit, elle tient à donner une sépulture digne à son frère. Parti faire la guerre en Syrie, il a trouvé la mort dans un attentat suicide et ses restes ont été rapatriés. Or, l’agent Crénom ne l’entend pas de cette oreille et refuse de les lui remettre.

     

    Monologue théâtral et poétique, cette histoire est bien évidemment tragique. Comme dans l’œuvre originale, une jeune fille est victime de la tyrannie d’un homme qui lui impose un choix qui n’est pas le sien. « Crénom », en Belgique, c’est un juron, une ellipse pour « sacré nom de dieu ». Il marque à la fois la colère et l’impatience. Ici, c’est le nom du policier qui incarne l’autorité, l’administration, un système même. Sous des airs bonhommes, semblant comprendre Nouria qu’il connait depuis toujours, il n’en reste pas moins inflexible. Il n’hésite pas non plus à lui parler de ses origines alors qu’elle est née en Belgique. Il représente un Etat, sans humanité, sans empathie, loin de ce qu’on attend de lui.

     

    L’écriture de Stefan Hertmans est noble même si le style est à la portée de tous. On la sent très réfléchie derrière une apparente simplicité. Le texte a un coté théâtral avec ce monologue intérieur entrecoupé de dialogues et l’actualisation du mythe est réussie. Nouria est une Antigone contemporaine, ancrée dans la vie d’aujourd’hui qui nous démontre comment la peur peut engendrer l’incompréhension et la déshumanisation.

    Un roman vite lu qui ouvre d’intéressantes questions et que l’on devrait donner à lire à nos élèves.

     

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  • La Fureur de lire

    En ce Mois Belge, je voudrais vous parler d’un événement devenu une institution en Belgique francophone : La Fureur de lire.

    Chaque année, en automne, se déroule « La Fureur de lire ». Il s’agit d’une semaine d’animations, rencontres, ateliers… (plus de 300) qui donnent envie de lire, de découvrir, d’imaginer et de partager des histoires. Tout cela se déroule dans des librairies, des bibliothèques, des centres culturels, des écoles… et s’adresse aux lecteurs de 3 à 99 ans.

     

    Parmi toutes ces activités, il y en a une en particulier que j’affectionne, ce sont les plaquettes publiées à chaque édition. Chaque année, six nouvelles, poèmes, albums d’auteurs et d’illustrateurs de Wallonie et de Bruxelles sont mises à la disposition des lecteurs. Ces textes courts ou mini albums sont réalisés par des auteurs belges. Une version papier est envoyée sur demande aux écoles et associations, une version numérique est disponible en ligne pour tous.

    Lors de la dernière édition qui a eu lieu du 16 au 20 octobre dernier, la lecture pour adolescents a été mise à l’honneur de même que l’humour belge. Cette année, j’ai abordé en classe « La boum de John-John » de Mathieu Pierloot qui nous relate avec humour les craintes d’un adolescent invité à sa première boum et qui se demande quelle attitude adopter, quels vêtements porter…

     

    Parmi les nouvelles publiées lors des éditions précédentes, je vous conseille de découvrir « Distorsions harmoniques » de Paul Colize, « Oasis » de Katia Lanero Zamora ou « Un boulot d’été » de Patrick Delperdange. Et en poésie, la plaquette reprenant des poèmes de Maurice Carême.

     

    Pour les lire, rien de plus simple, rendez-vous sur la page d’Objectif Plumes, portail des littéraires belges, qui les a recensées et mises en ligne.

     https://objectifplumes.be/complex/la-fureur-de-lire/#.XoxZM4gzZPZ

     

    Bonnes lectures.

    La Fureur de lire


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  • Baïkonour, Odile d'OULTREMONTAnka vit au bord du golfe de Gascogne, dans une petite ville de Bretagne offerte à la houle et aux rafales. Fascinée par l’océan, la jeune femme rêve depuis toujours de prendre le large. Jusqu’au jour où la mer lui ravit ce père qu’elle aimait tant : Vladimir, pêcheur aguerri et capitaine du Baïkonour.

    Sur le chantier déployé un peu plus loin, Marcus est grutier. Depuis les hauteurs de sa cabine, à cinquante mètres du sol, il orchestre les travaux et observe, passionné, la vie qui se meut en contrebas. Chaque jour, il attend le passage d’une inconnue. Un matin, distrait par la contemplation de cette jeune femme, il chute depuis la flèche de sa grue et bascule dans le coma.

     

    Mon avis :

     

    Bruxelloise, Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice et nous propose ici son second roman. Elle nous brosse le portrait de deux personnages principaux, Anka et Marcus. Chacun a vécu un deuil et a une famille amputée et fragilisée. Il vient du Sud, elle est Bretonne.

    Sous les mots de l’auteure se dessine peu à peu une comédie humaine délicate dans laquelle nos deux héros tentent de s’émanciper du regard des autres pour se trouver, être enfin eux. Il faudra un drame pour que ces deux jeunes solitaires se rencontrent. Les circonstances ne sont pas propices et pourtant le lien va lentement se nouer. Après avoir vécu chacun une descente aux enfers, ils vont remonter à la surface et laisser place à un possible et une reconstruction.

     

    Fine observatrice des cœurs et des âmes, l’auteure dépeint des personnages touchants et empathiques. Elle évoque également la paternité et la maternité, ces relations familiales parfois difficiles oscillant entre amour, silence et confrontation.

    Son écriture poétique, imagée et sensuelle tisse une possibilité d’espoir et d’évasion dans un quotidien morne et triste.

     

    La couverture bleue s’accorde à merveille avec ce récit au parfum iodé ; rencontre entre ciel et mer, mélancolique et optimiste à la fois.
    Merci à Jessica du compte the.eden.of.books et aux éditions L'Observatoire de me l'avoir offert.

     

     Baïkonour, Odile d'OULTREMONT4e

     


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  • Et les vivants autour, Barbara ABELCela fait quatre ans que la vie de la famille Mercier est en suspens. Quatre ans que l’existence de chacun ne tourne plus qu’autour du corps de Jeanne, vingt-neuf ans. Un corps allongé sur un lit d’hôpital, qui ne donne aucun signe de vie, mais qui est néanmoins bien vivant. Les médecins appellent cela un coma, un état d’éveil non-répondant et préconisent, depuis plusieurs mois déjà, l’arrêt des soins. C’est pourquoi, lorsque le professeur Goossens convoque les parents et l’époux de Jeanne pour un entretien, tous redoutent ce qu’ils vont entendre. Ils sont pourtant bien loin d’imaginer ce qui les attend…

     

    Mon avis :

     

    Ma grand-mère disait « on est souvent puni par où on a péché ». C’est la première phrase qui m’est venue en tête en refermant ce roman de Barbara Abel.

    Je ne vous en dirai pas trop sur cette histoire qui oscille entre huis-clos et tragédie car je l’ai attaquée sans même lire la 4e de couverture afin de plonger dans l’inconnu et j’en suis ravie. Je ne savais pas à quoi m’attendre et j’ai accroché très vite. Une fois de plus, je suis restée scotchée à  l'histoire et à ses personnages car Barbara Abel nous offre un thriller psychologique de très bonne facture, maîtrisé d’un bout à l’autre.

     

    Cette auteure a le don de poser une atmosphère et une ambiance. Cette fois, elle parvient à nous mettre mal à l’aise dès le départ en décrivant une famille où l’on sent très vite, sans pouvoir encore le définir, un poids qui pèse sur chacun. Il ne s’agit pas uniquement de la santé de Jeanne, les tensions sont trop palpables pour qu’il n’y ait que cela. De conjectures en hypothèses, on pense avoir compris ce qui se trame en filigranes mais c’est sans compter sur le machiavélisme de l’auteure qui retourne la situation à chaque fois.

     

    Avec acuité, Barbara Abel décrit les pensées et attitudes de chacun face au coma prolongé de Jeanne. Comment vivre au quotidien avec un proche dans cette situation ? Doit-on garder espoir ou est-ce de l’égoïsme de souhaiter la maintenir dans cet état végétatif au-delà d’un délai raisonnable ? Est-on un monstre de vouloir mettre fin à l’acharnement ? La vie de tous semble s’être arrêtée depuis quatre ans. Chacun est suspendu à son état qui n’évolue pas et le quotidien devient un suspense insoutenable, hautement anxiogène pour chacun. Et peu à peu les masques tombent.

    L’auteure explore alors les relations qui unissent les membres de la famille, avec leur complexité et leurs non-dits. Elle pose aussi des questions actuelles en abordant des thèmes comme le couple, la condition de la femme, l’acharnement thérapeutique, la maternité, les liens père-fille… et tant d’autres. Son analyse est d’une incroyable justesse et elle nous bouscule dans nos certitudes.

     

    D’une efficacité redoutable, ce thriller psychologique est, pour moi, son meilleur roman après « Derrière la haine ». C’est machiavélique à souhait et excellent. A lire absolument.

     

    Et les vivants autour, Barbara ABEL3e

     

     


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