1933. Berlin. William E. Dodd devient le premier ambassadeur américain en Allemagne nazie. Originaire de Chicago, c’est un homme modeste et austère, assez peu à sa place sous les ors des palais diplomatiques, qui s’installe dans la capitale allemande. Belle, intelligente, énergique, sa fille, la flamboyante Martha est vite séduite par les leaders du parti nazi et par leur volonté contagieuse de redonner au pays un rôle de tout premier plan sur la scène mondiale. Elle devient ainsi la maîtresse de plusieurs d’entre eux, en particulier de Rudolf Diels, premier chef de la Gestapo, alors que son père, très vite alerté des premiers projets de persécutions envers les juifs, essaie d’alerter le Département d’État américain, qui fait la sourde oreille. Lorsque Martha tombe éperdument amoureuse de Boris Winogradov, un espion russe établi à Berlin, celui-ci ne tarde pas à la convaincre d’employer ses charmes et ses talents au profit de l’Union Soviétique. Tous les protagonistes de l’histoire vont alors se livrer un jeu mortel, qui culminera lors de la fameuse « Nuit des longs couteaux ».
Mon avis :
Passionnée par la Seconde Guerre mondiale, j’ai accepté avec enthousiasme la proposition de Babelio et du Cherche Midi de m’envoyer cet ouvrage d’Erik Larson. Je m’attendais à recevoir un roman, d’ailleurs la couverture parle de thriller politique, mais je me suis rendu compte qu'il n'en était pas un, une fois en main. En fait, il s’agit d’un récit basé essentiellement sur les notes personnelles et diplomatiques de William Dodd, ambassadeur des Etats-Unis à Berlin de juillet 1933 à décembre 1937 et sur les journaux intimes de sa fille Martha. Plus d’une centaine d’autres documents historiques et de romans ont été lus et compulsés par l’auteur afin de rendre une vérité historique totale.
Journaliste, Erik Larson a réalisé un vrai travail d’historien ici, comparant, recoupant, confrontant les documents et vérifiant les sources qu’il cite d’ailleurs avec minutie tout au long du récit. Il lui aura fallu trois ans pour nous présenter ce témoignage exceptionnel qui se lit comme un roman. Il nous emporte au cœur de Berlin et nous montre la ville et les événements qui s’y déroulent avec l’œil d’un Américain démocrate et débonnaire, enclin à croire en la bonté de l’homme et désireux de ne pas offenser son hôte, l’Allemagne. Imprégné aussi d’un antisémitisme primaire courant aux Etats-Unis à l’époque et qui l'empêchera, dans les premiers temps, de prendre au sérieux les premiers incidents.
Professeur d’histoire de formation, il ne croit d'abord pas aux rumeurs, a besoin de confirmation et de faits tangibles pour accorder du crédit à ce qu’on lui rapporte. Dès son arrivée, « il considère son rôle d’ambassadeur davantage comme celui d’un observateur et d’un rapporteur. Il croyait que par la raison et l’exemple, il serait capable d’exercer une influence modératrice sur Hitler et son gouvernement et en même temps, d’aider à pousser les Etats-Unis à sortir de leur isolationnisme vers un plus grand engagement sur la scène internationale. » En toutes circonstances, il se voudra objectif mais manquera souvent de diplomatie. Refusant l’ingérence, Dodd cherchera longtemps à préserver des relations cordiales avec la nation allemande pour laquelle il a beaucoup d’affection.
A ses côtés, le consul George Messersmith est beaucoup plus radical et affolé. Il envoie de longs et fréquents rapports au Département d’Etat pour se plaindre des mauvais traitements dont sont victimes les Américains afin de le faire réagir officiellement. Mais la seule chose qui inquiète vraiment les hauts fonctonnaires, c’est le remboursement de la dette !
Cependant, Dodd n’est pas aveugle et au fil du temps, se rend compte que la montée au pouvoir d’Hitler présage de jours sombres. Les termes qu’ils emploient dans ses écrits sont explicites. Un de ses discours lors d’un diner rassemblant des patrons d’entreprise libéraux restera d’ailleurs dans les annales. Mais jusqu'en juin 34, il voudra croire en une rédemption possible, en une paix à préserver à tout prix.
De son côté, sa fille Martha, insouciante et délurée, ne pense qu’à s’amuser, à sortir et à goûter aux beautés de la ville. Intelligente, ouverte, vive, elle se fait de nombreux amis, de toutes nationalités et aura également de nombreux amants. Le récit de ses soirées, sorties culturelles et discussions nous font vivre un Berlin cosmopolite, au milieu du gratin de la nouvelle société berlinoise dynamique ou des correspondants de presse et diplomates de tout horizon et de toute idéologie. Elle aimait sortir dans les cafés du vieux Berlin, pas encore « normalisés » et historiquement riches. Les deux visions de la ville et de la vie quotidienne (celle de Dodd et celle de Martha) sont d’une complémentarité idéale pour bien cerner la complexité de la situation politique, économique et sociale de l’époque.
La nuit des Longs Couteaux du 29 au 30 juin 1934 montrera enfin le vrai visage de la Bête. Dodd comprendra alors que les jeux sont faits et qu’il est trop tard.
Vous l’aurez compris, cet ouvrage m’a passionnée. Il est essentiel pour aider à la compréhension de la « passivité » des Allemands et des nations alliées lors de la lente et minutieuse ascension d’Hitler au pouvoir. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils laissé faire ? C’est la question que tous se posent encore aujourd’hui. A travers le climat politique de l’époque, les enjeux économiques, nationaux et internationaux, l’ordre et la méthode mis en place par Hitler (et ses troupes) pour asseoir son pouvoir à tous les niveaux et les promesses d’un avenir meilleur qu’il semble mettre en place, on comprend mieux l’aveuglement de certains, la non réactivité des autres et la peur paralysante qui empêcha d’agir les hommes de bien.
Un récit exceptionnel et de grande valeur à lire absolument.
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