Par argali
Blanche est morte en 1361 à l'âge de douze ans, mais elle a tant vieilli par-delà la mort ! La vieille âme qu'elle est devenue aurait tout oublié de sa courte existence si la petite fille qu'elle a été ne la hantait pas. Vieille âme et petite fille partagent la même tombe et leurs récits alternent. L'enfance se raconte au présent et la vieillesse s'émerveille, s'étonne, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l'y attend. Veut-on l'offrir au diable filou pour que les temps de misère cessent, que les récoltes ne pourrissent plus et que le mal noir qui a emporté sa mère en même temps que la moitié du monde ne revienne jamais ?
Mon avis :
Quel bonheur de retrouver la plume de Carole Martinez et son art de la narration !
Blanche a onze ans et rêve de découvrir le monde et de lire. Ecrire aussi, elle qui ne sait tracer que le B de son prénom dans la terre. Mais son père considère qu’une fille instruite attire le diable. Et pour lui passer le goût d’apprendre et en faire une future épouse soumise, il la bat allègrement de sa badine. Jusqu’au jour où on l’habille de neuf, on la coiffe pour un voyage qu’elle fera en compagnie de son père. Il la conduit à Haute-Pierre, au domaine des Murmures, où elle est promise à Aymon, un jeune garçon de treize ans, simple d’esprit. Cette petite sauvageonne ne pense d’abord qu’à se sauver mais la promesse d’apprendre à lire et à écrire la retient. D’autant que cette terre qui penche, sa forêt et surtout la Loue, sa rivière, l’ont conquise au premier regard. Déterminée et forte, elle voit tous les avantages qu’elle peut avoir à épouser Aymon, si gentil, si doux, et qui la laissera libre.
Etrange histoire que nous raconte là Carole Martinez. Deux voix s’entremêlent pour nous parler de Blanche : celle de la fillette d’abord, morte à douze ans, et celle de la vieille âme qu’elle est devenue par delà la mort. Dans ce XIVe siècle secoué par les guerres, la peste, les famines, il n’est pas simple de grandir femme. Blanche en a déjà pleinement conscience.
Continuant à vivre dans les souvenirs de son âme fatiguée, elle nous livre son enfance, sa condition de femme, ses rêves, ce qu’elle perçoit du monde et des adultes qui l’entourent.
Ce récit envoutant, entre roman initiatique et conte onirique, est tout empreint de poésie. Telle une chanson de geste, son histoire nous conte la valeur martiale de cette toute jeune fille luttant contre son père, le diable, Aymon mais aussi contre elle-même et l’éveil de ses sens, dans une région austère où le merveilleux tient une place de choix.
Comme à son habitude, Carole Martinez fait cohabiter sous sa plume la magie, le rêve et la violence la plus sombre et nous entraine dans un univers singulier et féérique dont on ne voudrait pas revenir.
Un magnifique roman, sensible et fort que j’ai pris beaucoup de plaisir à déguster. Mon 5e coup de cœur de cette rentrée.
Merci à Prince Minister pour cet envoi dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire.

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