J’aimerais tant croire que Philippe Claudel, Eric-Emmanuel Schmitt, Bernard Pivot... sont libres et indépendants. J’aimerais tellement croire qu’on couronne le meilleur roman de la rentrée, un auteur de talent, celui qui a su faire vibrer ses lecteurs...
Je ne dis pas que ce n’est pas le cas. Cette année, le roman primé est un bon roman et Leïla Slimani, qui n’est pas une novice, est charmante. De plus, c’est une femme et c’est suffisamment rare pour ne pas bouder son plaisir.
Cependant, dès la première liste de sélections, des voix se sont élevées un peu partout, pour affirmer que le Goncourt serait un Gallimard. Que cette maison d’édition ne l’avait plus reçu depuis cinq ans et que le rachat de Flammarion lui avait couté cher, qu’il fallait renflouer les caisses. Et tout le monde le sait : le Goncourt fait vendre.* Au point que de véritables stratégies éditoriales se mettent en place pour cette course aux prix. Les éditeurs rompent des contrats, débauchent des auteurs et se comportent souvent de manière bien peu respectueuse. Et la littérature dans tout ça ?
J’ai fouillé un peu dans les archives médiatiques.** Il y a longtemps que ce prix est critiqué car galvaudé. Au départ, à l’initiative des frères Goncourt, on mettait en évidence la littérature, la narration, le style de l’auteur. En 1903, le premier Prix est décerné (John-Antoine Nau). Les jurés sont des quadragénaires d’avant-garde issus du naturalisme. Ils se réunissent dans un bistrot et discutent entre eux pour choisir le lauréat. Les discussions vives et polémiques portent alors sur l’esthétisme du roman. La presse en fait écho et, de suite, les éditeurs s’emparent de ce prix. Bernard Grasset annonce qu’il « veut faire de la littérature un événement. » Très vite, ce prix sera vendeur. On passe alors, dans les années 20, de cent à cent mille exemplaires vendus pour le roman couronné.
Aujourd’hui chez Drouant, Bernard Pivot a déclaré à chaud, en direct : « C’est un roman très visuel, tout est là pour un bon scénario de film. » Le livre est devenu objet de marketing, produit à placer, à rentabiliser. Le débat n’est plus littéraire, il porte sur la valeur marchande de l’ouvrage. Savez-vous qu’à la rentrée littéraire de septembre, les maisons d’édition vont jusqu’à distribuer gratuitement plus de « 800 exemplaires par titre pour faire connaitre les auteurs qui leur semblent prétendre à un prix ? L’investissement est extrêmement élevé et le retour attendu. » (Marion Mazauric, Au diable Vauvert)
« Chez nous, c’est le texte qui compte. On publie les textes qu’on juge prêts et qui seront capables d’affronter la rentrée, précise Françoise Nyssen (Actes Sud). Il n’y aura qu’un Goncourt, il faut pouvoir rivaliser avec lui. On organise la rentrée en fonction des textes et des auteurs et non des prix possibles et du nombre idéal. » Sincérité ou langue de bois éditoriale ?
Un premier roman de littérature peut se vendre à deux-cents, cinq-cents exemplaires couramment mais un auteur connu fera entre deux mille et sept mille exemplaires, vingt fois plus s’il obtient un prix. Les gros éditeurs peuvent se permettre de jeter une vingtaine d’auteurs dans la bataille en espérant rafler un prix ; les petits parieront sur un ou deux.
Vous me direz que tout cela n’est pas neuf. Déjà en 1951, Julien Gracq dénonçait l’industrialisation du livre, la surproduction littéraire et la course aux prix... Soixante-cinq ans plus tard, c’est toujours le cas, cela s’est même accentué. Et ce prix convoité est toujours autant controversé.
Il faut dire que petits et grands scandales ont émaillé ce prix au fil des ans : confraternité littéraire, vengeance et règlement de compte des jurés, tractations et échanges de bons procédés des éditeurs, tout cela sur le dos des auteurs. Ca n’a pas toujours été joli-joli.
Qui se souvient par exemple que Pascale Roze a reçu ce prestigieux prix en 1996 pour « Le Chasseur Zéro » ? Qui même connait cet écrivain ? Quand elle est couronnée en 1996, beaucoup ont parié sur Houellebecq qui le rate pour la deuxième fois. Le scandale provoqué par les fans de Houellebecq a complètement occulté le roman primé et n’a pas mis en lumière Pascale Roze et ses qualités littéraires. Ce prix l’a même plutôt desservie car, ayant déjà été lauréate du Goncourt, elle n’a plus jamais édité à la rentrée. Quant à Houellebecq, il le ratera une troisième fois au profit de Weyergans suite à un conflit ouvert entre les représentants de Fayard et Grasset. Il le recevra finalement en 2010 mais est-on sûr qu'il couronne ses qualités littéraires ?
Au pays des prix littéraires (plus de 2000 !!), le Goncourt reste cependant un prix prestigieux à recevoir pour les auteurs. Ils seront invités dans les médias, mis en lumière quelques temps et réaliseront une plus value. Pas sûr qu’il soit un repère pour le lecteur, souvent perdu dans la masse de publications ni qu’il soit vraiment gage de qualité littéraire, chaque année. Mais une chose est sûre, il permet à l’industrie du livre d’engranger des bénéfices et de se maintenir en ces temps troublés.
* Dans les six semaines qui suivent l’obtention du prix, le gain pour l’éditeur sera environ de trois millions d’euros.
** Wikipédia
ARTE, Dans les coulisses du Goncourt
Le blog de Raphaël SORIN
France Culture, Les prix littéraires, 31.10.2016
Pierre ASSOULINE, Du côté de chez Drouant