• La dame de Zagreb, Philip KERR

    La dame de Zagreb, Philip KERREté 1943. Il y a des endroits pires que Zurich et Bernie Gunther est bien placé pour le savoir. Quand Joseph Goebbels, ministre en charge de la propagande, lui demande de retrouver la splendide Dalia Dresner, étoile montante du cinéma allemand en fuite à Zurich, il n’a d’autre choix que d’accepter. Mais très vite, cette mission en apparence aussi aguichante que l’objet de la recherche prend un tour bien plus sinistre.

    Mon avis :

    Philip Kerr s’est laissé persuader de continuer, ne serait-ce qu’une fois, la série des Bernie Gunther dont il disait avoir fait le tour. Délaissant les exactions nazies, il s’attache ici au personnage de Goebbels en sa qualité de directeur des studios de Babelsberg. Il nous conte l’histoire d’une des stars de l’époque, Dalia Dresner (personnage imaginaire) protégée de Goebbels et dont il aimerait faire sa maitresse. Celui-ci donne pour mission à Gunther de retrouver le père de Dalia, reclus dans un monastère de Banja Luka, pour l’inviter à rejoindre sa fille à Berlin. Celle-ci ayant promis de tourner le film que lui propose Goebbels à la condition qu’il retrouve son père.

    Les studios de Babelsberg ont connu leur âge d’or dans les années 20 et 30. Pourvus d’une technologie de pointe, de grands films y ont été tournés comme Le Golem de Paul Wagener, Nosferatu le vampire de Murnau ou Métropolis de Fritz Lang. Jean Gabin et Raimu y ont même tourné respectivement Gueule d’amour et L’Etrange Monsieur Victor. Considérés comme le rival d’Hollywood, ils seront hélas réquisitionnés par les nazis à leur arrivée au pouvoir, précipitant le départ de Billy Wilder, de Fritz Lang et d’autres pour les Etats-Unis. Goebbels y fondera une école de réalisation afin de former des réalisateurs répondant à l’idéal national socialiste.

    Philip Kerr nous a habitués à ne pas suivre d’ordre chronologique dans les aventures de Gunther. Son roman précédent, Les Ombres de Katyn (que je n’ai pas lu) se déroulait en 1943. Celui-ci se situe après Prague fatale, pour ce qui concerne la deuxième partie consacrée à Dalia Dresner et après Katyn pour la première partie. Oui, il faut suivre mais les inconditionnels de l’auteur et de son personnage récurrent savent jongler avec l’Histoire, les flashbacks et les anticipations.

    Dans ce roman, Bernie Gunther accepte de se lancer dans un voyage qui deviendra vite une odyssée sombre et sanglante. Il se rend en Yougoslavie, pays en plein chaos où la barbarie est perpétrée juste pour le plaisir. Les atrocités commises par les uns et les autres le bouleversent, lui qui, pourtant, croyait avoir touché le fond avec Heydrich. Serbes, Bosniaques, Slovènes et Croates se massacrent à qui mieux mieux, torturent et ruinent le pays. On croirait lire des pages concernant la guerre civile en ex-Yougoslavie dans les années 90. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mari de Dalia est le Dr Obrenovic et si son père se fait appeler Colonel Dragan. Dragan Obrenovic étant un tortionnaire serbe impliqué dans le génocide de Srebrenica en 1995 condamné à 17 ans de prison pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Tout cela nous montre que l’Histoire bégaie et que les hommes n’apprennent rien de leurs erreurs.

    Bernie fera également un séjour en Suisse où il n’était encore jamais allé. Philip Kerr en profite pour nous parler de l’opération Tannenbaum, projet que fomentait Hitler pour envahir la Suisse, malgré sa neutralité.
    Débutant en 1956 à Marseille, le récit nous plonge dans les souvenirs de Gunther en 1942 et 1943 pour se terminer en 1956 sur la Côte d’Azur. La conclusion de cette histoire est cynique à souhait. On n’en attendait pas moins.

    Philip Kerr nous offre un roman noir de qualité même si l’on ne voit pas de suite où il veut nous entrainer. Avec cette dixième aventure de Bernie Gunther, il se renouvelle une fois de plus, ne nous donnant pas l’impression de se répéter. Le solide fond historique est tout l’intérêt du livre où il parvient une fois encore à mêler avec succès fiction et Histoire donnant aux propos de Bernie une valeur éducative édifiante..

    La magie de Philip Kerr réside dans la façon dont il aborde les questions éthiques fondamentales. Les quolibets intelligents de Bernie, son cynisme et son regard lucide sur lui-même et sur l’époque apportent aux romans un peu de fraicheur à la narration de ces pages terribles et monstrueuses de notre Histoire. Il est d’ailleurs toujours bon de rappeler combien les hommes sont capables de haine et d’atrocités.

    En prologue, Philip Kerr cite les personnages du récit qui ont réellement existé et ce qu’ils sont devenus. On apprend ainsi que Dalia Dresner lui a été inspirée par Hedy Lamarr, qui était effectivement scientifique et coinventa une technologie devenue une composante clé de tous les systèmes modernes de données sans fil.

     

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