• Richard Sainte-Marie, un auteur québécois visite notre club de lecture.Lors de la FLB, j’ai eu l’occasion de discuter longuement avec Louise Alain, la directrice des éditions ALIRE. Connaissant mon amour de la littérature québécoise et ma passion des polars, elle m’a fait une proposition que je ne pouvais refuser. Entre le Salon du livre de Genève et son retour au Québec, Richard Sainte-Marie était de passage en Belgique. Etais-je intéressée par l’organisation d’une rencontre entre l’auteur et les membres de mon club de lecture ?

    Quel plaisir qu’elle ait pensé à me le proposer ! Je n’aurais jamais eu l’audace de le faire mais j’en rêvais. C’est toujours avec bonheur que je partage mes lectures québécoises au club et avec mes amis. Pouvoir les inviter à rencontrer un auteur québécois et à dialoguer avec lui était une opportunité incroyable. D’autant que Richard est d’une grande générosité et d’une sincère gentillesse. On ne pouvait rêver mieux.

    Rendez-vous fut pris et c’est donc cet après-midi qu’il nous a rejoints dans notre repère, la brasserie Le Bouquin, pour nous parler de ses romans, de son travail d’écrivain et de ce qui l’inspire. Deux heures se sont écoulées sans qu’on ne s’en rende compte. Nous étions suspendus à ses lèvres.

    Richard Sainte-Marie, un auteur québécois visite notre club de lecture.Richard Sainte-Marie est non seulement un conteur de talent mais aussi une personnalité rare, à la vie bien remplie. Joueur de saxophone dès l’adolescence, il devint musicien de jazz dans les rues puis dans la Fanfafonie, une des troupes fondatrices du Cirque du Soleil en 1984. Parallèlement, il connut une carrière de trente ans à l’école des arts visuels de l’Université Laval. Il prit sa retraite de l’enseignement en 2000. Ses œuvres ont été exposées dans plus de 70 expositions personnelles et collectives au Canada et à l’étranger. Il a parcouru la Belgique avec sa troupe durant un an, jouant une quarantaine de fois chez nous.
    De 2002 à 2010, il a aussi été animateur radio à CKRL où il a interviewé plus de six cents créateurs.

    Il a puisé dans ses rencontres et ses nombreuses expériences artistiques de quoi tisser la toile de fond de ses romans Repentir(s) et Le blues des sacrifiés. Cette véracité des faits et la cohérence du cadre de ses histoires sont ce qui a le plus plu à ses nouveaux lecteurs. Il a su les charmer et ils continueront sans aucun doute leur découverte de l’auteur et de son œuvre littéraire.

    Richard Sainte-Marie, un auteur québécois visite notre club de lecture.Richard Sainte-Marie, un auteur québécois visite notre club de lecture.

    Un plaisir n’arrivant jamais seul et la convivialité liégeoise n’étant pas un vain mot, notre petit groupe a également accueilli la présence d’Ana Garcia et de Roberto Cassol, initiateurs du rendez-vous Boulevard du Polar, qui aura lieu les 16, 17 et 18 juin prochain aux ateliers Coppens à Bruxelles. L’occasion pour eux était trop belle de rencontrer Richard Sainte-Marie qui sera un de leurs invités lors de ce festival international transmédia. (J’en reparlerai)
     

    Richard Sainte-Marie, un auteur québécois visite notre club de lecture.Richard Sainte-Marie, un auteur québécois visite notre club de lecture.

    Enfin, comme il se doit, la journée s’est terminée dans la bonne humeur, autour d’un repas typiquement liégeois. 

    Merci à Louise et Richard qui ont permis cette rencontre exceptionnelle et merci à chacun de ceux qui ont participé à la réussite de ce moment.

     

     

     

     

     

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  • Fascination du polar et du roman noir, JJ PELLETIER, R. SAINTE-MARIE, P.SENECAL

    Samedi 11 mars, Michel Dufranne animait une rencontre avec trois auteurs québécois de polars et romans noir : Jean-Jacques Pelletier, Richard Sainte-Marie, Patrick Senécal.
    La discussion était rythmée. Je retranscris ce que j’en ai capturé.

    Y a-t-il selon vous une spécificité québécoise du roman noir ?

    PS : Ceux qui l’écrivent la voient mal. Le langage peut-être. Sinon je ne sais pas.
    RSM : Nos romans ne sont pas traduits comme le sont des romans américains, suédois ou italiens. On ne perd donc pas autant qu’avec un roman nordique, par exemple. Les détails de la vie quotidienne sont différents sinon, je ne vois pas de différence.
    JJP : On ne pense pas « je vais écrire un roman noir québécois ». Ce sont les autres qui remarquent qu’il est québécois. La seule particularité que je vois, c’est que, peut-être, nos romans sont plus « oralisés ».
    PS : Nous avons une efficacité qui est peut-être plus proche de la narration américaine qu’européenne. Ils sont plus rythmés, plus cinématographiques peut-être.

    Nos romans européens ont été souvent contaminés par les Audiard ou le Nouveau Roman, avec une langue artificielle. Connaissez-vous ça ?

    PS : C’est surtout Hollywood qui nous contamine, dans les films et les romans. Dans la littérature de genre, on n’y échappe pas non plus. Mais y’a pas juste au Québec qu’on est piégé par ça.
    JJP : On insiste plus sur la scénarisation chez nous. Nos récits sont montés comme un film, avec des chapitres courts. Cela se remarque dans beaucoup de romans.
    RSM : Les mots ont aussi de l’importance. Ecrire « une camionnette blanche se gara devant l’épicerie » n’est pas pareil à « un Dodge s’arrêta devant le Seven Eleven ». Cela sonne différemment.
    JJP : On n’échappe pas à la publicité. Souvent on définit un objet par sa marque. Et cela se retrouve aussi dans la littérature.
    PS : C’est important qu’on se reconnaisse dans ce qu’on lit, si l’auteur est de notre nationalité. C’est un plus pour le lecteur, c’est souvent ce qu’il cherche.

    Le polar québécois est-il récent ?

    PS : Aujourd’hui, c’est plus mainstream (à la mode) alors qu’avant c’était underground (expérimental, intimiste). Cela s’assume désormais.

    Est-ce que le polar chez vous est aussi une écriture de blanc-intellectuel comme elle l’était aux USA avant de s’ouvrir aux autres civilisations ?

    JJP : Je ne ressens pas de différence de ce type chez nous. Il n’y a pas de polar des villes ou de polar des champs.
    RSM : Chez nous, il n’y a pas de littérature de région car il n’y a pas assez d’écrivains de polar. J’ai été frappé de voir lors des Quais du Polar qu’il y avait des polars de Marseille, de l’Aude, du Nord...
    PS : Mes romans ont souvent lieu dans les petites villes. Mais il n’y a pas de cliché sur les villes comme on en trouve en France ou aux USA.

    Doit-on garder des clichés pour capter le lecteur ? 

    JJP : Un roman doit avoir un thème précis pour garder l’intérêt : la mort, les rapports de pouvoir... ce n’est pas nouveau. Dans de grands romans, de grandes littératures, il a un souci de traiter ce qu’on n’a pas de facilité à gérer dans sa vie. 

    RSM : Mon flic est atypique et les critiques disent : « Ah, enfin un flic différent. Pas un alcoolique, un dépressif... » Mais les lecteurs aiment ça, retrouver les clichés du genre. Mon flic leur semble parfois trop lisse. 

    PS : Il ne faut pas confondre clichés et codes. Je pense à Robbe-Grillet qui voulait écrire un thriller sans mort et sans suspens. Mais alors ce  n’est pas un thriller. Si tu ne veux pas ça, écris autre chose.
    Chez moi, les méchants sont punis. C’est un code, pas un cliché. Mais je me refuse certaines choses : pas d’histoire d’amour dans mes romans par exemple. Je le ferais mal alors je ne le fais pas. Ca m’emmerde. Je me méfie de ce genre de clichés.

    Vos romans sont-ils ancrés dans le quotidien, dans une réalité vraie ou fantasmée ?

    JJP : Un roman c’est d’abord une fiction. Oui, c’est ancré dans la réalité mais c’est imagé.
    PS : Il faut être réaliste dans la description pour que cela sonne juste mais ça ne doit pas primer sur l’histoire, sur l’action. Ca ne doit pas se voir.
    RSM : C’est chaque fois « il était une fois ». Le lecteur doit s’installer dans la narration.

    Merci. Je rappelle le titre de vos romans respectifs : Bain de sang, Jean-Jacques Pelletier, Le blues des sacrifiés, Richard Sainte-Marie, Le vide, Patrick Senécal.

     

    Fascination du polar et du roman noir, JJ PELLETIER, R. SAINTE-MARIE, P.SENECALFascination du polar et du roman noir, JJ PELLETIER, R. SAINTE-MARIE, P.SENECAL

     

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  • Quand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYEQuand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYE

    Ce dimanche 12 mars, Geneviève Simon a animé une rencontre entre Gaël Faye, auteur de « Petit pays » et Kim Thuy, auteure de « Vi ». Tous deux y racontent des souvenirs d’enfance, vécus dans un pays qu’ils ont dû quitter précipitamment en raison de la guerre.

    Gaël Faye signe ici son premier roman sorti en 2016 et très bien reçu par les lecteurs et la critique. Kim Thuy nous offre son quatrième roman.

    Quand les livres sont-ils apparus dans votre vie ?

    G.F : J’ai rencontré la lecture tardivement, vers 15-16 ans. J’écrivais depuis mes 13 ans car cela me permettait de surmonter les événements vécus, d’exorciser mes craintes. Je me suis mis à lire pour découvrir comment d’autres exprimaient les mêmes choses que moi, comment ils partageaient leurs pertes, leurs fêlures. J’ai d’abord découvert la littérature des Caraïbes puis celle d’Afrique de l’Ouest. J’ai ensuite découvert et aimé toutes les littératures.

    K.T : Ma famille adorait les livres. Mon grand-père les collectionnait, nous étions entourés par les livres. En 1975 quand les communistes ont pris le pouvoir, on a dû s’en séparer. Un jour, ils ont tout rassemblé dans une pièce de la maison et interdit qu’on y touche. Lire était anticulturel. On a même dû se séparer des manuels de math où on additionnait des bananes et des mangues. Les nouveaux manuels additionnaient des avions et des bateaux. Nous, les enfants, on était chargé d’aller récupérer dans la pièce des livres qui auraient pu être dangereux. On a commencé par les livres philosophiques. Il fallait les faire disparaître, les brûler. Comme les livres ne brûlent pas facilement parce que la flamme s’étouffe, nous devions arracher les pages une à une. C’est ma sensation la plus forte liée aux livres.
    Quand je suis arrivée au Québec, le premier livre qu’on a reçu était un dictionnaire. Il n’avait plus de couverture, on nous l’avait glissé entre les barreaux de la grille. C’est le premier qu’on a placé fièrement sur l’étagère. Le premier acheté fut « L’amant » de Marguerite Duras.
    Les livres ont été une ouverture. Après le bateau, le camp... il a fallu apprendre à devenir libre. Ce sont les livres qui m’ont appris la liberté.

    Gaël Faye vous avez écrit « Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. » Vous le pensez vraiment ?

    G.F : C’est ce que madame Economopoulos dit à Gabriel dans mon roman. Et je le pense. A travers cette Grecque qui donne des livres à Gabriel et lui fait découvrir la lecture, je voulais rendre hommage à la littérature. Un livre peut vous sauver la vie. Il permet de s’évader, de se perdre, de se retrouver. Ne pas lire, c’est passer à côté de l’aventure, de la liberté, de la magie... C’est dommage.
    Longtemps, j’ai sacralisé la littérature. Je ne me sentais pas capable d’écrire après ce que j’avais lu et j’ai préféré les chansons, plus modestes. J’ai reporté l’audace d’écrire un roman. Jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un qui m’a dit que mes textes étaient formidables et qu’il fallait que j’aille plus loin, que j’avais un talent à exploiter. On s’est écrit des mails pendant plusieurs mois. Un jour elle m’a dit : « J’attends ton manuscrit pour le mois prochain » et cela a commencé ainsi.

    K.T : Je ne me sens pas non plus légitime en tant qu’écrivain. Et ma mère non plus. (Rires) J’ai eu zéro en créativité littéraire. La prof m’a découragé d’écrire et mon entourage. Je me suis obstinée car je ne voulais pas donner raison à ma mère (rires)
    J’ai toujours aimé les mots, je lisais le dictionnaire, faisais des listes de mots. Au Québec, les feux aux carrefours sont très longs et plusieurs fois je me suis endormie en attendant. Dans ce cas, le corps se relâche, le pied glisse de la pédale de frein et tu bondis dans la voiture devant toi. J’ai eu plusieurs accrochages ainsi. Alors, aux feux, j’écrivais ma liste de course. Puis je me suis mise à rédiger des listes de mots qui me plaisaient, dont je ne connaissais pas le sens... Et c’est ainsi que j’ai rédigé mon premier roman, dans un carnet de quelques centimètres de côté.
    J’ai toujours aimé les mots mais je ne savais pas que j’avais la capacité d’en faire une histoire.

    Quand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYE

    On doit souvent vous le demander mais jusqu’où vos romans sont-ils autobiographiques ?

    K.T : Je n’ai pas d’imagination alors je plonge dans mes souvenirs. Au départ, c’est pour les enfants que j’ai raconté tout ça, pour qu’ils sachent. J’ai rassemblé plusieurs faits réels et les ai disséminés entre plusieurs personnages. Parfois, j’invente un personnage et je lui confie les faits qu’un proche a vécus. Je brouille les pistes.

    G.F : Ce n’est pas une autobiographie. Gabriel, ce n’est pas moi et mes parents vont bien, ils sont en pleine forme. (Rires) Ce sont des sensations que j’ai voulu retrouver et partager.
    Gabriel est plus lucide que moi à son âge. Je n’ai compris ce que nous avions vécu qu’à 18 ans. Je n’ai pas réalisé de suite. J’ai puisé dans des histoires vécues ou entendues pour rédiger l’histoire de Gabriel et de ses amis. Mais ce n’est pas moi.
    Je questionne les identités à travers les enfants, leurs actions, les lettres de Gabriel à sa correspondante française... Je chercher à répondre à « Comment faire pour rester qui on a envie d’être, dans cette situation ? »

    Peut-on ressusciter le paradis ? Était-ce votre but ?

    G.F : Sur mon CD il y a une chanson qui s’intitule « L’ennui des après-midi sans fin » Qui raconte le quotidien d’un enfant insouciant car j’ai fui la guerre, la violence mais je ne me suis pas rendu compte de tout ça. J’ai eu une vie très douce, préservée, un quotidien lisse où se logeait la vie. Mes parents m’ont préservé aussi. Les trois quarts du livre parlent de la douceur de vivre, des souvenirs d’enfance, des amitiés, des aventures vécues... car l’Afrique, ce n’est pas la guerre. C’est tout ça.

    K.T : C’est pareil pour moi. Le Vietnam, ce n’est pas que la guerre. On a vécu heureux, en paix aussi. Si vous connaissez l’expérience de Milgram, vous comprenez ce que nous avons vécu. Un beau jour, on a donné des rôles à des gamins de 15 ans avec lesquels on jouait encore la veille et on les a nommés inspecteurs. Ils ont été embrigadés par l’armée alors que ce n’était que des enfants. On leur a dit de surveiller, frapper, tuer si les autres n’obéissaient pas. Ils avaient des responsabilités mais aussi beaucoup de pression. Cela a créé une violence inouïe.
    Cette violence je la tiens à distance dans mon livre. Je voulais dire, témoigner, que des moments de beauté et d’amour sont nés malgré nous dans cette situation.

    Les enfants sont préservés de la violence par leurs parents...

    G.F : On finit par comprendre par la force des choses. En Europe, on parle surtout de massacres interethniques. Mais il existait de nombreux mariages mixtes, des mariages Hutus-Tutsi, Rwandais-Belge ou Rwandais-Français... Les enfants ignoraient qu’ils étaient de telle ou telle ethnie. Ils l’ont découvert brutalement et ont du renoncer à leurs amis.

    K.T : C’est la même chose. Ma famille étant du camp des perdants, j’ai donc dû quitter l’école. J’écoutais les adultes parler, cachée derrière la porte. J’ai ainsi appris des réalités de la guerre. Les adultes ne racontaient rien devant nous.
    Quand nous étions dans le camp, on parlait d’exil et de rêves d’avenir, pas de la situation.

    Vos romans parlent aussi de transmission...

    K.T : J’ai écrit pour moi et pour mes enfants. C’était important qu’ils connaissent leurs racines. On n’en parle pas à l’école. Encore aujourd’hui, les boat people ne sont pas au programme scolaire. Je contribue un peu à cette transmission.

    G.F : En racontant l’histoire d’enfants, je me disais que ceux qui aimaient ma musique liraient peut-être mon roman. Je ne me doutais pas que j’allais toucher tant de monde. J’ai compris que de parler de son potager touche à l’universel.
    Notre vécu est partagé par d’autres, ailleurs, à d’autres époques... C’est important.

    K.T : Je ne suis pas traduite en vietnamien. Mon roman est trop subversif (rires). Une jeune chorégraphe belge a adapté « Ru » en pièce de théâtre pour la jouer au Vietnam. Elle a été censurée. La pièce n’a pas pu être montée et elle a perdu l’argent investi.

    G.F : Le roman va être traduit en plusieurs langues, même en vietnamien (rires) mais il ne devait pas l’être en kinyarwanda ou en swahili. Alors j’ai appelé des amis et ils s’y sont attelés. J’ai présenté le livre à Kigali et j’ai eu beaucoup de réactions positives, j’ai reçu de nombreux témoignages de personnes heureuses qu’on parle de leur histoire. Elles s’y sont retrouvées, en tout ou partie. Je sais qu’au Burundi, il est dans deux ou trois bibliothèques. Mais je ne peux pas y retourner pour des raisons politiques.

    Comment avez-vous fait appel à votre mémoire ?

    K.T : Avec un mot, une histoire, une rencontre, un geste me reviennent et indiquent, traduisent toute une culture. Au Vietnam, on n’exprime pas les sentiments, ils sont notre intérieur intime. Etant partie à dix ans, je ne maitrise pas tout le vocabulaire des sentiments que j’aurais pu apprendre en grandissant là-bas. Mais une image me renvoie à mille souvenirs. Prenez le mot « goyave ». Je me souviens de la première goyave que nous avons pu acheter au Québec. C’était un fruit cher, qu’on ne trouvait pas facilement alors qu’au Vietnam, on croulait sous les goyaves. Mon père en avait acheté une et l’a partagée entre tous. Toute mon enfance est remontée à la surface. Je revoyais les marchands à la sortie de l’école qui vendaient des goyaves juteuses et sucrées à souhait. Goyaves que nous ne pouvions acheter car ma mère disaient qu’elles étaient pleines de poussière, sales et pouvaient nous rendre malades. Mais aucune goyave n’était meilleure que celles-là pour nous.

    G.F : Je me suis appuyé sur des sensations essentiellement. Mon récit fait appel aux goûts, aux couleurs, aux parfums... C’est une composante importante. Est-ce constitutif de mon écriture ? Je ne sais pas.

    Quelle est pour vous l’importance des mots de votre langue maternelle ?

    K.T : Je suis frustrée de ne pas avoir tous les mots pour transcrire ce que je ressens, aime, vois. Je ne maitrise pas le vocabulaire des émotions en vietnamien, je ne l’ai pas appris, j’étais trop jeune. J’ai quitté le Vietnam à dix ans et quand j’y suis retournée, adulte, comme avocate, j’ai dû apprendre les termes juridiques. J’ai des lacunes. Et en français, parfois, les mots me manquent aussi.

    G.F : C’est pareil pour moi. Je ne parle pas les langues rwandaises. Ma mère ne nous les a pas apprises car elle voulait que ma sœur et moi soyons de vrais Français. Et cela me manque. En Kinyarwanda, le langage est très imagé, on ne dit pas les choses, on parle en métaphores. Le langage n’est pas cru, brut. Je ne pourrais pas écrire des situations crues. Je peux les lire mais pas les écrire. J’aimerais maitriser ces langues. Je pense cependant que mon français a adopté leur rythme.

     

     

     

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  • L'empreinte de Tim WILLOCKS

    Boulevard du polar, Bruxelles ce 11 juin

    Rencontre avec Tim Willocks, médecin et écrivain britannique né en 1957 à Stalybridge (Manchester) et auteur de, notamment, Bad City Blues, La Religion, Doglands.

    Qu’évoque pour vous le mot « histoire » ?

    C’est un mot important. L’Histoire me fascine.
    Que penser de ce paradoxe entre l’inventivité de l’homme et l’existence de la folie dont il est capable, de la destruction dont il se rend coupable ? Il existe depuis toujours un contraste incroyable entre ce que l’homme crée (mythes, légendes, sculptures, peintures, musiques, arts...) et leurs thèmes récurrents comme l’agressivité, les meurtres, la guerre, la violence... C’est fascinant.

    Dans le monde entier, en Chine, en Inde, en Amérique Latine, en Europe... il y a eu des civilisations extraordinaires, inventives, magnifiques qui ont entièrement été détruites, ont disparu. Cette alternance me terrifie.
    Même en considérant l’intelligence des hommes d’aujourd’hui, cela pourrait se reproduire. Cela risque même d’arriver. Comment trouver une société qui fonctionnerait sans qu’on en arrive à la destruction ? Cela m’intéresse.

    Les années 90, c’était hier. On croyait que la société allait changer, que les guerres étaient derrière nous. Et cela recommence. Quand je vois la Grande Bretagne, depuis le début du 20e siècle, elle a toujours été en état de guerre. C’est choquant ! Et la situation internationale s’aggrave. Je ne parle pas seulement du terrorisme mais de l’état déliquescent de nos institutions, de nos gouvernances, des flux migratoires...

    L’Histoire c’est maintenant. C’est toujours maintenant. Nous sommes dans l’Histoire et c’est un devoir de rester vigilent face à cette possibilité de basculer dans le mal. L’avenir nous fera revivre des situations du passé qui nous ont pourtant choqués. Qu’avons-nous appris ?

    C’est comme quand on assiste à une catastrophe ferroviaire. On réfléchit et on se dit que les trains avancent inexorablement l’un vers l’autre. Et que le crash va se produire. C’est le cas avec l’Histoire.

     

    L'empreinte de Tim WILLOCKSMais malgré tout, il y a une rédemption dans vos romans ?

    Cela traduit mon vieux fond judéo chrétien. Dans les autres civilisations, cela n’existe pas. C’est très lié à la notion de l’âme. C’est elle qui est rachetée, pardonnée. C’est extrêmement fort et démontre que nous ne sommes pas seulement faits de chair et d’os et arrivons à une certaine universalité. C’est séduisant, cela permet de répondre au fait que j’ai souvent le sentiment d’avoir failli comme être humain. Il y a les ratages de la vie et aussi une possibilité de guérir, de récupérer son âme. C’est important la rédemption. C’est stimulant !

     

    Je n’en suis pas toujours conscient mais mes personnages ont ça en eux. C’est ainsi qu’ils fonctionnent.
    La lecture permet d’atteindre le plus intime de l’âme de l’auteur et l’écriture, le plus intime de l’âme du lecteur.

    L’histoire, c’est important aussi.
    Un roman, ce sont des mots qui séduisent, parlent au cœur, font vibrer... Ce sont aussi des mots que l’on utilise pour analyser un roman, « psychologiser » une situation. Si vous prenez un roman et une symphonie, il est plus facile de cerner la composition d’un roman, son sens, que ceux d’une symphonie. On perçoit facilement le sujet. Les mots s’effacent pourtant ; on ne peut citer des phrases d’un roman qu’on vient de lire mais l’histoire reste. C’est le plus important.

    Malgré tout, je suis obsessionnel des mots utilisés, de la structure de mes phrases. J’en prends grand soin. Et je sais cependant qu’on les aura oubliés ensuite.

    L’histoire, c’est ce qui reste d’un roman quand on a refermé le livre et oublié les mots. Et cela peut persister longtemps.

     

    L'empreinte de Tim WILLOCKS

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  •  Ecrire pour la jeunesse : un plaisir ou un devoir ?


    Sous la direction de Cédric Chaffard, libraire, quatre auteurs s’interrogent sur la littérature qu’ils pratiquent.
     

    Daniel Picouly publie « Les Chabadas » chez Belin (entre autres) 

    Benoit Minville a publié « Les Géants » chez Sabarcane 

    Stéphanie Benson écrivait pour les adultes quand Syros lui a proposé de rédiger des romans bilingues français-anglais. 

    Benoit Séverac vient de publier « Little Sister » chez Syros

     Ecrire pour la jeunesse : un plaisir ou un devoir ?Ecrire pour la jeunesse : un plaisir ou un devoir ?


    Vous écrivez tous pour adultes aussi. Qu’est-ce qu’écrire pour la jeunesse ? Cela a-t-il des conséquences sur l’écriture et la construction ?

    DP : Ca m’amuse toujours cette idée qu’il y aurait une écriture différente, une démarche différente selon que l’on écrit pour les jeunes ou pour les vieux. Non, il n’y en a pas. Si on veut amener les jeunes à la lecture, une fois qu’ils sont adultes, il faut qu’on leur ait proposé avant une littérature de qualité. Sinon, comment leur donner le goût ? Doit-on toujours catégoriser tout ? Les histoires, le genre, les structures, les qualités... et le salaire, suivant qu’on écrit pour grands ou petits ?

    BM : Je suis d’accord. J’ai grandi avec la lecture mais pas celle qu’on m’imposait ? Je n’étais pas très bon élève mais j’adorais lire. Comme les lectures obligatoires m’ennuyaient j’ai découvert des lectures pour adultes. Que ce soit pour les ados ou les adultes, j’écris donc de la même façon, cherchant à faire des ponts. Si la littérature jeunesse peut faire des liens avec la littérature adultes, c’est très bien.

    SB : J’ai d’abord écrit pour les adultes et quand on m’a proposé d’écrire pour la jeunesse, j’ai d’abord refusé. Je venais du noir, très noir et je me demandais ce que j’allais pouvoir écrire pour des ados. Je me suis alors rappelée mes lectures. Je suis très vite passée du « Club des Cinq » à une littérature comme Dickens moins artificielle, moins édulcorée. Je pense qu’on peut tout écrire pour les jeunes. Je me souviens d’une discussion que j’ai eue un jour avec Pavlov qui me disait que la télévision était plus traumatisante que n’importe quel roman.

    BS : Je passe d’une littérature à l’autre ; j’écris c’est tout. J’ai envie de raconter quelque chose, je le fais. Je vois ensuite à qui cela s’adresse le mieux. Le niveau de langage diffère mais les problématiques sont les mêmes, les exigences aussi.

    BM : J’ai d’abord rencontré mon éditeur Sarbacane qui m’a laissé écrire librement. Je ne m’interrogeais pas sur le public d’emblée. Quand ce que j’ai écrit a dépassé l’âge des lecteurs de Sarbacane, j’ai trouvé un deuxième éditeur.

    SB : La porosité est importante. C’est important de le dire. Mais les libraires aiment caser les livres, ne pas mélanger les genres. C’est plus facile à classer et à proposer aux lecteurs. En jeunesse, on peut davantage se permettre de mélanger les genres. C’est une énorme liberté. C’est génial.
    Le lecteur potentiel n’est pas que l’adolescent. Nous sommes aussi lus par des adultes prescripteurs : libraires, enseignants, parents... Et beaucoup y trouvent du plaisir. Preuve qu’un roman jeunesse n’est pas enfantin, ou facile ou simpliste. Je viens de lire U4 qui est une merveilleuse réussite. Je n’ai pas l’impression de lire des histoires d’enfants quand je lis ça, par exemple.
    Quand j’écris, j’ai en tête un lecteur fantasmé car il n’est pas possible de proposer certaines anecdotes ou références que l’enfant ne comprendrait pas. Le niveau culturel n’est pas le mien et il doit saisir l’ensemble. C’est tout.

     

    On a appris récemment que l’éditeur du « Club des Cinq » avait simplifié les récits. Qu’en pensez-vous ? Trouvez-vous cela normal ?

    DP : Ils font chier ces éditeurs. Je refuse les clichés, les idées toutes faites... J’écris pour le môme que j’étais à dix ans, curieux. Simplifier veut-il dire que les mômes d’aujourd’hui n’ont pas le même cerveau que nous à dix ans ? Nous ne sommes pas mieux qu’eux. Nous étions enfant et voulions comprendre, rêver. Pourquoi nos enfants seraient-ils différents ? C’est nous qui leur mâchons la tâche, qui acceptons qu’ils retrouvent dans les livres, le monde audio-visuel cliché, le simplisme des publicités...

     

    La littérature traite de plus en plus de sujets, de faits de société. Comment fait-on ?

    BS : « Little sister » raconte l’histoire d’une petite fille dont le frère est parti faire le djihad. Peut-elle l’aimer ? Doit-elle le détester ? Qu’en pense-t-elle ? Comment le vit-elle ? C’est un sujet qui a été traité par plusieurs auteurs ces derniers mois, comme la problématique des migrants. C’est normal, il faut aider les jeunes à appréhender le monde tel qu’il est.
    Avant dans les récits jeunesse, on parlait de morale, de politesse, maintenant on aborde des valeurs. Il faut seulement adopter un juste point de vue. Il faut se repositionner comme un ado. L’altérité se retrouve beaucoup dans la littérature jeunesse d’aujourd’hui. Elle sert aussi à ça, se créer soi par miroir. Les policiers pour ados tournent autour de cette problématique aussi.


    95% des romans jeunesse ont un héros de l’âge du lecteur. Votre littérature n’est-elle pas celle que vous auriez aimé lire ?

    SB : Je ne crois pas car moi je suis passée très tôt à une littérature adulte. Mais on écrit toujours ce qu’on aimerait lire, c’est sûr. Mais il faut faire attention aux discours qu’on pourrait leur tenir comme une leçon.

    DP : J’ai lu Verne, Dickens puis les livres de poche car les couvertures étaient belles !! J’ai lu aussi pour épater les filles. Quand je voyais une fille avec un livre, je courrais l’acheter et le lire pour en parler avec elle. J’ai lu Proust car une fille l’a acheté devant moi dans une librairie et que la libraire s’est émerveillée de ce choix. J’ai ramené mon achat (un Lego) en rayon et j’ai acheté Proust. Je n’ai rien compris. Mais je l’ai lu. J

    Aujourd’hui, je me rends compte que beaucoup de mômes nous lisent parce qu’ils nous ont trouvé sympa dans une rencontre, qu’elle s’est bien passée ou parce que la couverture les a tentés, que le héros leur ressemble... J’ai toujours aimé les héros qui n’avaient rien de spécial, banals comme moi.

    BS : On s’identifie toujours au héros. J’ai lu « L’appel de la forêt » à 8 ans et cela m’a fait rêver. Je l’ai relu à 30 et 40 et chaque fois, j’en ai fait une autre lecture. Cela m’a plu aussi, j’y ai trouvé autre chose.


    Faut-il privilégier la pédagogie, l’intrigue ou la forme ?

    BM : Vers 13 ans, on peut tout lire. Mais avant, pour rentrer dans les écoles, c’est plus compliqué. (pas de gros mots, obligations de respecter le programme...)
    Pour rebondir sur les héros et les livres, il faut d’abord que les jeunes osent entrer dans une librairie. Pour les conseiller, il faut les voir. Ils refusent souvent ce que les parents proposent mais acceptent mieux ce que les libraires proposent.

    BS : Je voudrais aussi remercier les blogueurs et booktubers. Ils font beaucoup aussi pour faire connaitre les romans jeunesse. C’est formidable, ça. Même si cela devient un peu dévoyé avec ceux qui cherchent à en vivre. C’est un autre débat.

    DP : Parfois, c’est compliqué quand on change d’éditeur (rire) Il refuse certaines de nos habitudes, veulent des changements... Il faut résister.
    Pour les enfants, je n’ai jamais eu trop de contraintes. Mais quand j’ai voulu écrire pour les maternelles, j’ai reçu des tonnes de manuels pédagogiques à lire avant. Pour m’expliquer ce que je devais dire, comment, pour quel âge, en suivant l’évolution de l’enfant, ce qu’il voit à l’école suivant les sections et le prescrit de l’Education Nationale. Ils sont tous dans le même moule à l’école et quand on veut leur lire une histoire le soir avant de dormir, il faut encore qu’elles répondent aux critères ? Pfff ! Avant 13 ans, on n’est pas libre de faire vraiment ce qu’on veut. Il y a beaucoup de contraintes.
    (NDLR : dites-moi que ce n’est pas comme ça chez nous !)

     

    Ecrire pour la jeunesse : un plaisir ou un devoir ?

     

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  •  La littérature au feu de l'Orient, Mathias ENARD et Nedim GURSEL

    Mathias Enard et Nedim Gursel échangent sur les influences réciproques de l’Orient et de l’Occident. (FLB 21 février 2016)

    Guy Duplot : Comment vous est venue l’idée de « Boussole » ?

    ME : J’ai une relation très longue avec le Moyen Orient (Syrie-Turquie-Liban) et je pensais depuis longtemps à reconstituer de façon romanesque ce que nous devons à l’Orient, nous Européens ; comment cela a influencé nos arts.
    La violence d’aujourd’hui dans cette région me touche et j’ai choisi l’espérance et le lien. 
    La musique, la peinture... ont été influencées par l’Orient, c’est l’Orientalisme, mis en évidence par Delacroix ou Ingres...
    A Paris, Berlioz a entendu un oratorio intégrant l’appel à la prière et jouant des ½ tons. Cela l’a bouleversé. Il a assisté à toutes les créations orientalisantes des années 1830 et cela l’a influencé. Il lisait aussi beaucoup d’auteurs ayant l’Orient comme référence : Hugo, Nerval, Lamartine, Byron...
    Dans le mot « s’orienter » il y a le mot orient. Ce n’est pas un hasard. Retrouver l’Orient, c’est en retrouver l’intérêt, la passion pour une région riche qui a nourri notre Histoire, même celle des idées. Pendant des décennies, les échanges ont été constants, souterrains et  importants.

    L’Occident doit repenser l’Histoire à part égale. Ne pas oublier ces influences. L’histoire de l’humanité est une. Notre histoire n’est pas isolée. Tout a été question d’influences tout le temps. Les grands moments du colonialisme sont terminés. Cela a laissé des traces et aura encore des conséquences.

    NG : Dans « Le fils du Capitaine » je parle d’un homme âgé vivant à Istanbul qui s’enregistre sur un magnéto. C’est l’histoire de la lutte d’un homme contre l’autoritarisme. Ce vieux journaliste fait le bilan de sa vie et règle ses comptes avec l’armée et l’éducation. Avoir 16 ans à Istanbul en 1960, ce n’était pas facile.
    Le récit mélange des éléments autobiographiques, des anecdotes et des éléments de fiction avec un fond historique. Cela se passe à Istanbul, ville à cheval sur deux continents. Depuis la lecture du livre d’Edward Said *, j’ai un autre regard sur l’Orient. Pierre Lotti aussi a modifié ma vision des choses. Il a parlé d’Istanbul, sa perception de la ville et l’histoire vraie d’Aziyadé.

    ME : On connait mieux les courants orientalistes aujourd’hui grâce aux Voyageurs. Les premiers à nous l’avoir fait connaitre ce sont les scientifiques qui ramenèrent des matériaux de leurs voyages (les linguistes, archéologues, musicologues, géologues...). A partir de là, se construit en Europe une seconde vague de création avec les écrivains, musiciens... Hugo écrit « Les Orientales » alors qu’il n’est jamais allé en Orient. Berlioz ne s’est pas rendu dans le bassin méditerranéen non plus.
    Ensuite, à partir de ces deux premiers, s’écrit une troisième création finalement éloignée de la réalité mais ici on y donne foi. On a en tête ces représentations qui conditionnent notre vision. Le réel peut nous détromper mais on peut aussi ne pas voir la réalité ou ne pas vouloir la voir. Cela devient une grande machine à fantasmes.

    Dans mon roman, je mets en scène des universitaires, plus savants que moi. Franz est musicologue. Le dernier sultan ottoman était wagnérien et a financé une grande partie de l’opéra de Bayreuth. A l’époque, les sultans étaient au courant de ce qui se passait en Europe, ils s’abreuvaient de cette culture. Certains avaient même des musiciens qui jouaient du Mozart pour eux ce qui était difficile car la musique turque ne connait pas l’unisson.

    NG : Dans l’aventure orientale, il y a des risques. J’ai été poursuivi pour avoir écrit ‘Les filles d’Allah » car j’y aurais remis en question la morale musulmane.
    « Le fils du Capitaine » critique Erdogan à cause de la dérive autoritaire. La laïcité est le point fort de la Constitution turque or Erdogan aime se montrer à la mosquée chaque semaine, ostensiblement.

    Dans un roman, on peut dire ce qu’on veut. Mais la Turquie d’aujourd’hui n’est pas ouverte à ça. C’est un retour en arrière. Une des clés de la crise actuelle est la Turquie et l’UE n’en veut pas. J’ai soutenu l’adhésion turque à l’UE mais aucun progrès n’a lieu. Aujourd’hui la Turquie semble avoir fermé ce dossier. L’Europe se tait face à ce qui se passe en Turquie : la liberté, la foi... sont bafouées et elle ne dit rien !

    ME : Ne nous laissons pas aveugler par la violence immédiate. Voyons ce qui est oriental en nous. Nous devons être attentifs à la liberté d’expression, à la démocratie.

    NG : L’entrée de la Turquie en Europe aurait pu faire en sorte que l’UE ne soit pas seulement judéo chrétienne et cela aurait facilité les choses mais cela n’a pas eu lieu. Les idéologies aujourd’hui n’existent plus et les religions prennent donc cette place. En Turquie, certains doivent demander l’autorisation de parler de certains sujets aux autorités de l’Islam !! Moi je passe outre et donc, on m’a fait un procès puisque je rejette l’autocensure. C’est une régression que je ne peux admettre.

     

    *L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. (NDLR)

    La littérature au feu de l'Orient, Mathias ENARD et Nedim GURSELLa littérature au feu de l'Orient, Mathias ENARD et Nedim GURSEL

     

     

     

     

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  •  Follement vivant !

     

    Follement vivant !Philippe Claudel :

    L’écriture est une fabrique intérieure. J’ai écrit pour moi puis pour les autres, pour charmer mon éditeur et voir des lecteurs heureux ; c’est devenu un plaisir et cela m’a fait comprendre que l’écriture est un acte collectif.
    Notre société individualiste, anxiogène, a besoin de littérature pour prendre conscience de ce qu’est une communauté humaine. Nous sommes invités à une table d’hôte universelle où la littérature nous fait devenir plus humains.

    Vous avez réalisé des films également. Est-ce un plaisir différent ?

    Au cinéma, on est toujours vers le devenir du film, dans l’attente. Le livre, lui, échappe à une temporalité frénétique. On peut faire des pauses, revenir en arrière... L’auteur met en place un univers qu’on parcourt comme on veut. L’immédiateté du monde n’est pas obligatoire en littérature. On peut prendre le temps, flâner.

    L’ile indonésienne de votre roman existe-t-elle vraiment ?

    Oui, au Sulawesi, c’est une ile où tout tourne autour des morts. La mort est un sujet de conversation permanent. Lorsqu’un jeune enfant meurt, on creuse un arbre très gros où il est enseveli. On attend que l’arbre se referme et l’emmène dans sa vie, sa croissance. Cela m’a fait me poser la question de la place de nos morts dans nos sociétés. Nos moments enfuis ne demandent qu’à revivre comme nos lectures nous le permettent.

    Notre société a changé son rapport à la mort ?

    On ne prononce plus certains mots (mort, cancer...) On parle de fin de vie, de longue et pénible maladie... Notre rapport aux choses change, on se met des œillères. Peut-être à cause des progrès médicaux. A l’époque de Montaigne, on est environné par la mort : maladie, famine, guerre... et le rapport était très différent. La mort faisait partie de la vie quotidienne.
    Aujourd’hui, on le refuse. Comme la médecine nous donne la possibilité de vivre mieux et plus vieux, on est choqué par la mort. On n’apprend plus à mourir comme disait Montaigne. On ne jouit plus de la vie non plus. Et mon livre invite à cela, à célébrer la vie.

    Faire semblant que la mort n’existe pas n’est pas la meilleure manière de faire. La différence est de trouver l’équilibre entre vie, maladie, mort. On établit un rapport de confiance pendant notre vie avec son corps... mais on ne se pose pas la question de « pourquoi tombe-t-on malade ? » Est-on programmé ? Est-ce parce qu’on se détourne ?
    On apprivoise notre corps pendant des années mais peu à peu il change, devient inamical. On ne peut pas en sortir. On se sent trahi. Or c’est la marche du temps. Il est donc important de préparer notre esprit à ces changements et de les accepter.

    Ce livre est aussi une histoire d’amitié.

    L’amitié est un thème assez rare en littérature. Ici j’avais envie de reprendre cette thématique. Je me suis inspiré de ma relation avec mon éditeur, décédé aujourd’hui. Nous vivions une « Amitié de mots » fondée sur des conversations. Cette intimité est née au fil du temps.
    Ce rapport créatif montre le rôle essentiel de certains amis de l’ombre qui nourrissent notre imaginaire. La culture est présente dans mon livre. Elle est autour de nous et peu en prennent conscience. Elle nous façonne aussi. Certaines personnes, certaines œuvres sont importantes dans nos vies. Dans mon roman, Eugène qui va bientôt mourir rencontre ainsi quelqu’un qui a été très important dans sa vie. Le livre tente d’explorer le lien qu’il y a entre ceux qui créent et ceux qui permettent la création, les producteurs, les éditeurs... Il réfléchit sur ce lien singulier qui unit deux personnes pour arriver à réaliser un livre ou un film. Ce livre est une sorte d’arbre de Toraja où j’emmène ceux qui me sont chers et ont disparu.

    Il y a aussi beaucoup de réflexions sur le corps de l’autre, l’autre sexe.

    Oui, j’ai voulu coucher sur papier une réflexion sur la différence des cœurs et des corps. Et je parle des femmes car ne pas être en rapport avec l’autre moitié de l’univers ampute l’humanité de toute sa richesse. (je parle des hommes et des femmes).

    J’ai voulu un livre optimiste et vivant sur la mort.
    Quand on sait que ses jours sont comptés, il faut rester dans l’appétit de la vie. Ca me glace d’entendre certains ne plus faire de projets, ne pas savoir ce qu’ils vont faire demain. On peut réinventer sa vie, se créer des découvertes, des émerveillements. L’anxiété ne doit pas nous raboter.

    2015 fut une année tragique. J’en suis conscient, comme tout le monde. Mais ce qui m’a énervé c’est le ressassement des télévisions. Quand on écoutait les infos, cela tournait en boucle. On ajoute de l’angoisse à l’angoisse. Et pareil avec les commémorations. On peut tirer de la lumière de l’horreur.

    On peut mettre de côté notre égoïsme, être dans l’être et plus dans l’avoir pour en tirer la lumière. Le sursaut de vie ne peut être immédiat après la maladie ou la mort. Mais après le deuil, il faut surmonter le désarroi et choisir entre rester dans la mort ou être vivant. Peut-être plus intensément.

    La cour de l’immeuble, dans votre roman, est-elle une sorte de passage ?

    Il y a une cour d’immeuble d’où le héros observe sa voisine à la dérobée. Il y a une distance, une mise au point : c’est la symbolique de nos vies = être proche de l’autre sans être envahissant, adopter la bonne distance. C’est effectivement une sorte de passage symbolique aussi : le héros est dans un refus de l’avenir, dans un espace temps suspendu.

    Ce que je voulais montrer c’est que le bonheur n’est pas à chercher obstinément au loin. C’est un ensemble de petites choses positives, de parcelles de vie, de joie, d’émerveillement, d’émotions à trouver en nous et dans tout ce que le monde recèle de bon et de beau.

    Eugène, le héros, est solitaire et malheureux, toujours entre deux amours, et doit apprendre à vivre avec les autres. Il se pose des questions par rapport à son corps et ne se donne plus le droit d’aimer. C’est un « mort-vivant », une personne qui n’éprouve plus de plaisir, ne s’enthousiasme plus de rien. Cette attitude est une attitude d’homme riche, blasé. Nous oublions notre chance de vivre dans nos sociétés en paix, à la sécurité sociale, aux besoins alimentaires rencontrés...

    Quand je vois la hargne de certains face aux migrants, je me dois de leur rappeler que dans les années 70, les boat people ont été dix fois plus nombreux à s’échouer et sont venus enrichir la France. Quittons nos égoïsmes forcenés et parlons vie, amour, espoir. L’autre n’est pas un agresseur potentiel mas il peut emplir notre vie et l’illuminer.

    Follement vivant !

    L'arbre du pays Toraja, Philippe CLAUDEL, Stock

     

     

     

     

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