• Philip Kerr et les écrits meurtriers

     Philip Kerr et les écrits meurtriersLaurent Dehossay: La noirceur du monde est-elle votre inspiration première ?

     Philip Kerr : J’ai écrit beaucoup de romans de genres différents avant « La trilogie berlinoise ». J’ai mis du temps à savoir ce que je voulais écrire. Cela doit avoir un lien avec le fait que je suis Ecossais, un peuple assez sombre. Edimbourg est peuplé d’ombres.

    Mes parents étaient très religieux. Pour vous donner un exemple, nous allions à l’église trois fois le dimanche. Une partie des livres de mon père étaient sous clé et bien sûr, ils me tentaient. Il n’y avait rien de sulfureux, quelques James Bond, Lady Chatterley… mais il m’aurait été impossible de les emporter, mon père l’aurait vu. Je devais donc les lire en cachette quand mes parents étaient absents et les remettre en place. Je me suis donc forcé à les retenir et cela a ensuite forgé mon écriture.

    Toute écriture commence par un voyage, celui de la découverte de soi. La lecture était pour moi une évasion. Il n’y avait pas grand-chose à faire à Edimbourg. Je suis toujours triste de voir qu’aujourd’hui les jeunes perdent cette voie qui rend ensuite créatif et permet de se découvrir. La petite voix de l’imaginaire, de l’inspiration n’est plus entendue par eux.

    LD : Comment vous est venue cette fascination de l’Histoire ?

    PK : Dès mon plus jeune âge, j’étais fasciné par de nombreuses choses de ma ville. Edimbourg est une ville historique. J’aimais apprendre, découvrir sur ces richesses qui m’entouraient.

    Tout bon roman commence par une question et c’est l’histoire en elle-même qui apportera la réponse. La question qui me taraudait était « Comment un des pays les plus civilisés d’Europe est-il devenu un des plus barbares ? » Cette question m’a fasciné et questionné.

    Je vois les images des détectives autour de nous et cela me met un peu mal à l’aise car je ne me sens pas auteur de roman policier. Je ne me satisfais pas d’un crime à élucider, j’ai besoin d’une trame, d’un contexte qui fassent écho au point de vue historique et philosophique.

    LD : Vous réinterrogez donc l’Histoire officielle ?

    PK : Je pense que ceux qui écrivent le mieux l’Histoire sont les romanciers (voyez le dernier ouvrage d’Erik Larson). C’est ce format, ce genre qu’il faut aborder pour intéresser les gens. Dans « Les Misérables », Victor Hugo donne la plus belle description de la bataille de Waterloo, sans y avoir été.

    J’aime travailler dans les lignes de l’Histoire. J’aime inventer à partir de la véracité historique. Les historiens n’aiment pas beaucoup les romanciers. *rire*

    Mon dernier roman « Vert-de-gris » présente une similitude avec les Misérables, c’est la durée de l’histoire, 22 ans. Ca m’attriste un peu de lire un livre où tout se passe sur une semaine. Et je voulais écrire sur la durée, qu’il parle de ses rencontres, de Mielke, de la CIA, de Diels… Cela met mal à l’aise toutes ces rencontres mais cela passionne aussi car cela dit quelque chose des gens et de ce qu’ils ont vécu. Ca permet d’installer des liens.

    Quand j’étais étudiant, j’ai vu « Le chagrin et la pitié »** et j’ai été fasciné par un personnage, Christian de la Mazière, qui avait rejoint la division Charlemagne et je me suis demandé pourquoi. Homme calme et respectable, il vivait alors à Paris dans les années 60. Qu’avait-il vraiment fait pendant la guerre ? C’est cette part d’ombre qui est passionnante. En ce qui concerne la division Charlemagne, saviez-vous qu’elle comptait dix mille Français ? La moitié sont morts devant Könisberg et l’autre moitié à Berlin en défendant le bunker d’Hitler. Si on prend le film « La Chute » que vous avez tous vu, il aurait été plus intéressant s’il l’avait montré !

    LD : Pensez-vous qu’humaniser des monstres comme le fait ce film est choquant ?

    PK : Bien sûr, cela choque. Mais pour moi, il y a avant tout des hommes ordinaires qui commettent des monstruosités. Spécialisé en droit allemand, j’ai vu combien de juges s’étaient embarqués dans la SS. Ce n’était pas des monstres, mais des hommes ayant dans une situation donnée perpétré des monstruosités.

    Tous les pays ont eu leur holocauste et une certaine culpabilité à gérer (Les Conquistadors, les colons du Congo, l’Empire britannique qui a réalisé un massacre d’Indiens en 1857…) Le XXIe siècle nous offrira une nouvelle trame de fond, une nouvelle possibilité.

    Les hommes sont capables de choses horribles. Tous. Je dis les hommes parce que les femmes, par le fait qu’elle donne la vie, sont moins enclines à la reprendre. Le sexe féminin est sans doute plus intelligent. Je pense que, si plus de femmes dirigeaient le monde, cela irait sans doute mieux. Elles sont plus dans le travail, les résultats et moins dans l’égo.

    Ma mère m’a rendu féministe. Quand j’étais à l’université, je ramenais mon linge le week-end. Elle m’a appris à le laver, le repasser, à cuisiner que je me prenne en mains. En écrivant, j’essaie de comprendre les femmes. Je me mets à leur place.

    En Grande-Bretagne, nous avons la chance d’avoir une femme à la tête du pays. Elle ne dit rien, elle ne fait rien. Mais elle règne. Alors que les hommes politiques font et disent, s’agitent pour quand même s’écraser. Ils pensent à ce qu’ils vont laisser comme trace. La Reine règne sans s’en préoccuper.

    LD : Gunther, est-ce nous ? Est-ce un anti héros ?

    PK : Ce n’est pas un héros. Les héros sont embêtants. Les plus intéressants ne sont pas sans peur et sans reproche. Son statut de policier augmente ce qu’on attend car il doit souvent être sur la corde raide. Il y a la loi, les contingences de l’époque, sa morale… Les gens ne sont pas foncièrement bons ou mauvais. Il faut pouvoir le voir et le dire.

    LD : Berlin est un personnage a part entière aussi dans vos livres.

    PK : Dans les années 80, je me suis baladé à Berlin avec un vieux guide (un Baedeker de 1930). Et je me suis laissé envahir par des sensations. En effet, la ville fut entièrement détruite. Je voulais m’imprégner de la ville, ressentir. Puis j’ai fait de sérieuses recherches et m’y suis confronté. Je pense que la sensation éprouvée dans la recherche est plus importante que la recherche en elle-même.

    Je vous donne un exemple. A Munich, il reste beaucoup plus de bâtiments de l’époque et notamment un appartement où a vécu Hitler. J’y suis allé et suis resté le trottoir pour ressentir une émotion. La porte s’est ouverte et j’en ai profité pour entrer dans l’immeuble. Le voir, le vivre. Je suis allé jusqu’au seuil de l’appartement imaginant si la porte s’ouvrait sur l’Histoire ce que je verrai, éprouverai. La sensation était indispensable.

    Il ne faut pas tout mettre dans les livres, le ressenti est aussi important.

     

    ** Documentaire de Marcel Ophüls, datant de 1969 et présentant une chronique de la vie d’une ville entre 1940 et 1944. Les documents présentés ont été tournés par le gouvernement de Vichy.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 13 Mars 2013 à 12:23
    George S.

    Un entretien très intéressant. J'avais acheté la trilogie berlinoise à mon homme, il avait beaucoup aimé, il faudrait que je la lise à mon tour !

    2
    Mercredi 13 Mars 2013 à 16:06

    Oui, il parle avec passion de son personnage et de ses recherches. On sent qu'il est immergé à plein temps dans cette période pour ses écrits. La trilogie est assez dure au niveau du vécu, des faits relatés... mais elle plonge vraiment dans l'ambiance de l'époque.

    3
    Amarilli S
    Mercredi 13 Mars 2013 à 16:15

    Oh, j'aime beaucoup ce qu'il écrit. Et il est bel homme en plus.  Merci pour ce partage, l'interview est très intéressante.

    4
    elialec Profil de elialec
    Mercredi 13 Mars 2013 à 22:43

    Charmant sourire. J'aime bien ce qu'il écrit et je suis ravie de lire ce qu'il pense, comment il voit les choses. Il doit être très intéressant à écouter.

    5
    Sarah Tar
    Jeudi 14 Mars 2013 à 10:05

    Un auteur que j'ai découvert il y a deux ans. J'aime beaucoup son personnage de Bernie. Merci pour cet article.

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