• Quand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYE

    Quand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYEQuand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYE

    Ce dimanche 12 mars, Geneviève Simon a animé une rencontre entre Gaël Faye, auteur de « Petit pays » et Kim Thuy, auteure de « Vi ». Tous deux y racontent des souvenirs d’enfance, vécus dans un pays qu’ils ont dû quitter précipitamment en raison de la guerre.

    Gaël Faye signe ici son premier roman sorti en 2016 et très bien reçu par les lecteurs et la critique. Kim Thuy nous offre son quatrième roman.

    Quand les livres sont-ils apparus dans votre vie ?

    G.F : J’ai rencontré la lecture tardivement, vers 15-16 ans. J’écrivais depuis mes 13 ans car cela me permettait de surmonter les événements vécus, d’exorciser mes craintes. Je me suis mis à lire pour découvrir comment d’autres exprimaient les mêmes choses que moi, comment ils partageaient leurs pertes, leurs fêlures. J’ai d’abord découvert la littérature des Caraïbes puis celle d’Afrique de l’Ouest. J’ai ensuite découvert et aimé toutes les littératures.

    K.T : Ma famille adorait les livres. Mon grand-père les collectionnait, nous étions entourés par les livres. En 1975 quand les communistes ont pris le pouvoir, on a dû s’en séparer. Un jour, ils ont tout rassemblé dans une pièce de la maison et interdit qu’on y touche. Lire était anticulturel. On a même dû se séparer des manuels de math où on additionnait des bananes et des mangues. Les nouveaux manuels additionnaient des avions et des bateaux. Nous, les enfants, on était chargé d’aller récupérer dans la pièce des livres qui auraient pu être dangereux. On a commencé par les livres philosophiques. Il fallait les faire disparaître, les brûler. Comme les livres ne brûlent pas facilement parce que la flamme s’étouffe, nous devions arracher les pages une à une. C’est ma sensation la plus forte liée aux livres.
    Quand je suis arrivée au Québec, le premier livre qu’on a reçu était un dictionnaire. Il n’avait plus de couverture, on nous l’avait glissé entre les barreaux de la grille. C’est le premier qu’on a placé fièrement sur l’étagère. Le premier acheté fut « L’amant » de Marguerite Duras.
    Les livres ont été une ouverture. Après le bateau, le camp... il a fallu apprendre à devenir libre. Ce sont les livres qui m’ont appris la liberté.

    Gaël Faye vous avez écrit « Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. » Vous le pensez vraiment ?

    G.F : C’est ce que madame Economopoulos dit à Gabriel dans mon roman. Et je le pense. A travers cette Grecque qui donne des livres à Gabriel et lui fait découvrir la lecture, je voulais rendre hommage à la littérature. Un livre peut vous sauver la vie. Il permet de s’évader, de se perdre, de se retrouver. Ne pas lire, c’est passer à côté de l’aventure, de la liberté, de la magie... C’est dommage.
    Longtemps, j’ai sacralisé la littérature. Je ne me sentais pas capable d’écrire après ce que j’avais lu et j’ai préféré les chansons, plus modestes. J’ai reporté l’audace d’écrire un roman. Jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un qui m’a dit que mes textes étaient formidables et qu’il fallait que j’aille plus loin, que j’avais un talent à exploiter. On s’est écrit des mails pendant plusieurs mois. Un jour elle m’a dit : « J’attends ton manuscrit pour le mois prochain » et cela a commencé ainsi.

    K.T : Je ne me sens pas non plus légitime en tant qu’écrivain. Et ma mère non plus. (Rires) J’ai eu zéro en créativité littéraire. La prof m’a découragé d’écrire et mon entourage. Je me suis obstinée car je ne voulais pas donner raison à ma mère (rires)
    J’ai toujours aimé les mots, je lisais le dictionnaire, faisais des listes de mots. Au Québec, les feux aux carrefours sont très longs et plusieurs fois je me suis endormie en attendant. Dans ce cas, le corps se relâche, le pied glisse de la pédale de frein et tu bondis dans la voiture devant toi. J’ai eu plusieurs accrochages ainsi. Alors, aux feux, j’écrivais ma liste de course. Puis je me suis mise à rédiger des listes de mots qui me plaisaient, dont je ne connaissais pas le sens... Et c’est ainsi que j’ai rédigé mon premier roman, dans un carnet de quelques centimètres de côté.
    J’ai toujours aimé les mots mais je ne savais pas que j’avais la capacité d’en faire une histoire.

    Quand tout a basculé, Kim THUY, Gaël FAYE

    On doit souvent vous le demander mais jusqu’où vos romans sont-ils autobiographiques ?

    K.T : Je n’ai pas d’imagination alors je plonge dans mes souvenirs. Au départ, c’est pour les enfants que j’ai raconté tout ça, pour qu’ils sachent. J’ai rassemblé plusieurs faits réels et les ai disséminés entre plusieurs personnages. Parfois, j’invente un personnage et je lui confie les faits qu’un proche a vécus. Je brouille les pistes.

    G.F : Ce n’est pas une autobiographie. Gabriel, ce n’est pas moi et mes parents vont bien, ils sont en pleine forme. (Rires) Ce sont des sensations que j’ai voulu retrouver et partager.
    Gabriel est plus lucide que moi à son âge. Je n’ai compris ce que nous avions vécu qu’à 18 ans. Je n’ai pas réalisé de suite. J’ai puisé dans des histoires vécues ou entendues pour rédiger l’histoire de Gabriel et de ses amis. Mais ce n’est pas moi.
    Je questionne les identités à travers les enfants, leurs actions, les lettres de Gabriel à sa correspondante française... Je chercher à répondre à « Comment faire pour rester qui on a envie d’être, dans cette situation ? »

    Peut-on ressusciter le paradis ? Était-ce votre but ?

    G.F : Sur mon CD il y a une chanson qui s’intitule « L’ennui des après-midi sans fin » Qui raconte le quotidien d’un enfant insouciant car j’ai fui la guerre, la violence mais je ne me suis pas rendu compte de tout ça. J’ai eu une vie très douce, préservée, un quotidien lisse où se logeait la vie. Mes parents m’ont préservé aussi. Les trois quarts du livre parlent de la douceur de vivre, des souvenirs d’enfance, des amitiés, des aventures vécues... car l’Afrique, ce n’est pas la guerre. C’est tout ça.

    K.T : C’est pareil pour moi. Le Vietnam, ce n’est pas que la guerre. On a vécu heureux, en paix aussi. Si vous connaissez l’expérience de Milgram, vous comprenez ce que nous avons vécu. Un beau jour, on a donné des rôles à des gamins de 15 ans avec lesquels on jouait encore la veille et on les a nommés inspecteurs. Ils ont été embrigadés par l’armée alors que ce n’était que des enfants. On leur a dit de surveiller, frapper, tuer si les autres n’obéissaient pas. Ils avaient des responsabilités mais aussi beaucoup de pression. Cela a créé une violence inouïe.
    Cette violence je la tiens à distance dans mon livre. Je voulais dire, témoigner, que des moments de beauté et d’amour sont nés malgré nous dans cette situation.

    Les enfants sont préservés de la violence par leurs parents...

    G.F : On finit par comprendre par la force des choses. En Europe, on parle surtout de massacres interethniques. Mais il existait de nombreux mariages mixtes, des mariages Hutus-Tutsi, Rwandais-Belge ou Rwandais-Français... Les enfants ignoraient qu’ils étaient de telle ou telle ethnie. Ils l’ont découvert brutalement et ont du renoncer à leurs amis.

    K.T : C’est la même chose. Ma famille étant du camp des perdants, j’ai donc dû quitter l’école. J’écoutais les adultes parler, cachée derrière la porte. J’ai ainsi appris des réalités de la guerre. Les adultes ne racontaient rien devant nous.
    Quand nous étions dans le camp, on parlait d’exil et de rêves d’avenir, pas de la situation.

    Vos romans parlent aussi de transmission...

    K.T : J’ai écrit pour moi et pour mes enfants. C’était important qu’ils connaissent leurs racines. On n’en parle pas à l’école. Encore aujourd’hui, les boat people ne sont pas au programme scolaire. Je contribue un peu à cette transmission.

    G.F : En racontant l’histoire d’enfants, je me disais que ceux qui aimaient ma musique liraient peut-être mon roman. Je ne me doutais pas que j’allais toucher tant de monde. J’ai compris que de parler de son potager touche à l’universel.
    Notre vécu est partagé par d’autres, ailleurs, à d’autres époques... C’est important.

    K.T : Je ne suis pas traduite en vietnamien. Mon roman est trop subversif (rires). Une jeune chorégraphe belge a adapté « Ru » en pièce de théâtre pour la jouer au Vietnam. Elle a été censurée. La pièce n’a pas pu être montée et elle a perdu l’argent investi.

    G.F : Le roman va être traduit en plusieurs langues, même en vietnamien (rires) mais il ne devait pas l’être en kinyarwanda ou en swahili. Alors j’ai appelé des amis et ils s’y sont attelés. J’ai présenté le livre à Kigali et j’ai eu beaucoup de réactions positives, j’ai reçu de nombreux témoignages de personnes heureuses qu’on parle de leur histoire. Elles s’y sont retrouvées, en tout ou partie. Je sais qu’au Burundi, il est dans deux ou trois bibliothèques. Mais je ne peux pas y retourner pour des raisons politiques.

    Comment avez-vous fait appel à votre mémoire ?

    K.T : Avec un mot, une histoire, une rencontre, un geste me reviennent et indiquent, traduisent toute une culture. Au Vietnam, on n’exprime pas les sentiments, ils sont notre intérieur intime. Etant partie à dix ans, je ne maitrise pas tout le vocabulaire des sentiments que j’aurais pu apprendre en grandissant là-bas. Mais une image me renvoie à mille souvenirs. Prenez le mot « goyave ». Je me souviens de la première goyave que nous avons pu acheter au Québec. C’était un fruit cher, qu’on ne trouvait pas facilement alors qu’au Vietnam, on croulait sous les goyaves. Mon père en avait acheté une et l’a partagée entre tous. Toute mon enfance est remontée à la surface. Je revoyais les marchands à la sortie de l’école qui vendaient des goyaves juteuses et sucrées à souhait. Goyaves que nous ne pouvions acheter car ma mère disaient qu’elles étaient pleines de poussière, sales et pouvaient nous rendre malades. Mais aucune goyave n’était meilleure que celles-là pour nous.

    G.F : Je me suis appuyé sur des sensations essentiellement. Mon récit fait appel aux goûts, aux couleurs, aux parfums... C’est une composante importante. Est-ce constitutif de mon écriture ? Je ne sais pas.

    Quelle est pour vous l’importance des mots de votre langue maternelle ?

    K.T : Je suis frustrée de ne pas avoir tous les mots pour transcrire ce que je ressens, aime, vois. Je ne maitrise pas le vocabulaire des émotions en vietnamien, je ne l’ai pas appris, j’étais trop jeune. J’ai quitté le Vietnam à dix ans et quand j’y suis retournée, adulte, comme avocate, j’ai dû apprendre les termes juridiques. J’ai des lacunes. Et en français, parfois, les mots me manquent aussi.

    G.F : C’est pareil pour moi. Je ne parle pas les langues rwandaises. Ma mère ne nous les a pas apprises car elle voulait que ma sœur et moi soyons de vrais Français. Et cela me manque. En Kinyarwanda, le langage est très imagé, on ne dit pas les choses, on parle en métaphores. Le langage n’est pas cru, brut. Je ne pourrais pas écrire des situations crues. Je peux les lire mais pas les écrire. J’aimerais maitriser ces langues. Je pense cependant que mon français a adopté leur rythme.

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Mars à 21:02

    Je rencontre souvent ce livre "Petit pays" sur les blogs, mais je ne l'ai pas encore lu.

    Kim Thuy, je ne la connais pas, mais je l'ai entendue à la radio.

    Content de voir que la littérature fonctionne encore. 

    Bonne soirée. 

      • Lundi 13 Mars à 23:01

        Les deux sont à découvrir. De belles plumes pour des histoires touchantes et vraies.

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