• Soeurs volées, Enquête sur un féminicide au Canada, Emmanuelle WALTER

    Soeurs volées, Emmanuelle WALTERLa disparition d’une jeune femme est toujours un drame. Pour la victime d’abord mais aussi pour ses proches, sa famille, ses amis... tous ceux qui restent et attendent impatiemment des nouvelles, veulent comprendre. Cela est pire encore quand les autorités ne prennent pas cela au sérieux ou ne font rien. Que dire quand il ne s’agit pas d’une mais de 1181 victimes ? 1181 femmes autochtones du Canada disparues ou assassinées. 1181 femmes autochtones c’est, proportionnellement, 55 000 Françaises. Comment comprendre que cela n’émeut personne ? Le racisme, l’indifférence, l’apathie politique font en sorte que la disparition d’une femme autochtone touche moins la majorité que celle d’une femme blanche. Ces femmes sont doublement victimes ; de meurtre d’abord, d’indifférence surtout.

    Emmanuelle Walter, journaliste française installée au Québec depuis plusieurs années, a décidé de mener l’enquête. Comment comprendre qu’un pays réputé pour la qualité de ses mœurs démocratiques et de son dialogue social refuse de prendre à bras le corps un tel drame collectif ?
    Pour cela, elle a choisi d’enquêter sur la disparition de deux jeunes adolescentes, deux amies, Maisy Odjick et Shannon Alexander, portées disparues le 6 septembre 2008. Elle nous raconte ici ses rencontres avec les familles, la mère et la grand-mère de Maisy, le père et la grand-mère de Shannon, les frère et soeurs, la communauté Anishnabé, l’Association des Femmes Autochtones du Canada, Michèle Audette sa présidente, tous ceux qui luttent à leur côté... En 2004, l’AFAC a lancé la campagne « Sœur d’esprit » pour sensibiliser la société canadienne à ces violences faites aux femmes autochtones. Elle avait pour objectif d’éduquer le public aux causes de la violence que vivent ces femmes. Elle a aussi élaboré un projet de recherche et a été appuyée par Amnesty International qui a rédigé un rapport On a volé la vie de nos sœurs : discrimination et violence contre les femmes autochtones au Canada, en août 2004. Et en 2015, nous en sommes toujours au même point !

    Pendant longtemps, les autorités n’ont pas pris au sérieux ces disparitions, des fugues pour la plupart selon elles. Puis elles ont incriminé les victimes et leur mode de vie, les risques pris en faisant par exemple du stop... Des heures précieuses, des jours ont été perdus avant que, parfois, une enquête ne soit ouverte. Débouchant au mieux sur la découverte d’un cadavre, au pire n’aboutissant à rien.

    Cela fait trente ans que des voix s’élèvent pour dénoncer cela. Trente ans ! Des marches ont lieu chaque année le 14 février. Des appels toujours plus nombreux demandent l’ouverture d’une commission d’enquête nationale sur la mort et la disparition de ces presque 1200 femmes autochtones. Et rien ne bouge !

    Patiemment, Emmanuelle Walter consigne les étapes de son enquête, ses démarches, elle décrit les lieux de vie, les coutumes, le quotidien de la communauté. Il ne faut pas croire que la majorité des cas se déroulent dans les communautés autochtones, au contraire la plupart des agressions et des enlèvements ont lieu en pleine ville, Vancouver ou Montréal par exemple. Alors comment expliquer l’inertie de la police et des autorités ?

    Il y a les conséquences de plusieurs siècles de colonialisme, de racisme, de violence administrative et institutionnelle envers les peuples des Premières nations, les politiques gouvernementales visant à assimiler et exploiter ces peuples... Celle qui m’a le plus fait frémir est la Loi sur l’éducation des Indiens qui a permis que soient enlevés et donnés à l’adoption des milliers d’enfants pour les éloigner de leur famille jugée incompétente et forcé les autres (150 000) à être scolarisés dans des pensionnats sous le contrôle de l’Etat. Des endroits horribles où tous les sévices étaient permis. Sous couvert d’un but humanitaire (la scolarisation) cela visait en fait à « ôter l’Indien en eux », à soustraire les enfants aux « influences dégradantes de leur milieu ». Comment s’étonner qu’avec ce déracinement, cet arrachement des enfants à leur mère... les conséquences aient été désastreuses ? Dépressions, alcoolisme, désespoir, manque de considération pour soi-même et ses origines...

    Le travail d’Emmanuelle Walter est remarquable. Elle a vécu auprès des principaux intéressés, à lu des milliers de pages de rapports sur la situation (vingt sont listés à la fin de l’ouvrage) a participé à des rencontres, des marches, des manifestations... Elle s’est approchée au plus près de ces familles, de leur souffrance et de leur colère. Après avoir démontré la légèreté avec laquelle ces affaires sont traitées, elle insiste sur la nécessité d'une prise de conscience collective. Aujourd’hui, elle arpente l’Europe pour la promotion de son livre et dénonce partout cette situation inconcevable à notre époque. Elle, une Française, quand des millions de Canadiens restent indifférents.

    C’est avec une réelle émotion que j’ai parcouru cet ouvrage. Femme et mère, je comprends leur colère, leur tristesse, leur lutte pour vivre et non survivre. Amoureuse de ce pays que je cite si souvent en exemple, notamment en ce qui concerne la pédagogie et l’enseignement, je ne peux comprendre l’inertie du gouvernement et le manque de volonté politique d’arrêter ce féminicide. Il serait temps d’ouvrir les yeux sur la réalité et d’agir. Trente ans d’immobilisme, ça suffit !




    Table ronde sur les Premières Nations en présence de l'auteure racontée ici.

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Cajou
    Vendredi 14 Août 2015 à 01:19

    Un très beau billet, très fort, qui donne vraiment envie de se pencher sur cet ouvrage. merci pour la découverte, Argali !


    Des bisous


    Cajou

    2
    Jacqueline
    Vendredi 14 Août 2015 à 08:25

    Ton billet m'a fait frémir d'horreur ...... Un ouvrage à découvrir ...

    3
    Vendredi 14 Août 2015 à 11:15

    Oui, c'est horrible parce que cela fait trente ans que ça dure et que les autorités ne font rien de concret car 1° ce sont des femmes 2° ce sont des autochtones. Stephen Harper était déjà là en 2008 ; il est toujours là en 2015 et aucune promesse n'a été tenue.

    4
    Vendredi 14 Août 2015 à 11:32

    Le Canada est un pays qui fait bien souvent rêver, mais d'autres réalités l'entachent, dont nous n'avons pas toujours conscience : l'immobilisme du gouvernement face à ces disparitions, ainsi le non-respect de la vie animale (chasse au phoque en particulier...). Bonne journée à toi.

    5
    Vendredi 14 Août 2015 à 20:13

    Comme Jacqueline, je frémis en te lisant. Cette lecture doit être particulièrement difficile... mais l'ouvrage plus que nécessaire...

    6
    Vendredi 14 Août 2015 à 21:11

    C'est incroyable, ce que tu racontes là ! 

    7
    Vendredi 14 Août 2015 à 22:11

    Et pourtant...

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