• Mes lectures

    Même si je lis beaucoup de littérature jeunesse afin de choisir les titres les plus appropriés à mes élèves, je lis aussi pour mon plaisir. Des romans surtout. Mais pas seulement.

    Derrière le mot roman se profilent des textes bien différents : romans de gare, romans épistolaires, romans policiers, romans réalistes, romans d'aventures... Le roman est pluriel et il existe donc de multiples raisons de s'y engouffrer.

    Le roman séduit, émeut ; il propose l'original, l'inattendu, l'éphémère, le sensuel, le hasard d'une rencontre, la violence des sentiments... Il permet de se trouver tour à tour dans la peau d'une empoisonneuse, d'un détective, d'une amoureuse, d'un aventurier, d'un dictateur... Il nous met en contact avec la complexité de nos propres vies et de celles des autres. Il nous renvoie à nous-mêmes tout en nous donnant à sortir de nous-mêmes. Il parle à notre coeur autant qu'à notre intelligence.

    Lire un roman c'est un peu prendre rendez-vous avec soi-même.

    Je conterai donc ici mes rendez-vous. Je partagerai mes coups de coeur et mes déplaisirs. Vous verrez, je suis une éclectique.

     

     

  • Patricia, Geneviève DAMASAu Canada, Jean Iritimbi, un Centrafricain sans papiers, rencontre Patricia, une femme blanche, qui s’éprend de lui. Pour le ramener avec elle à Paris, elle vole le passeport d’un Afro-Américain. Mais Jean Iritimbi n’a pas dit à Patricia qu’il a une famille au pays, une femme et deux filles. Il apprend en les appelant qu’elles sont en route pour le rejoindre. Hélas, le bateau qui les transporte fait naufrage. On annonce peu de survivants. 

     

    Mon avis :

     

    Paru en 2017, Patricia est un roman polyphonique. L’héroïne, une bibliothécaire française, solitaire, rencontre dans son hôtel aux Chutes du Niagara, un Centrafricain en situation illégale : Jean Iritimbi. Ce dernier vit depuis dix ans de petits boulots clandestins. Arrivé au Canada dans l’espoir d’y commencer une nouvelle vie et de faire venir sa famille, il n’a rencontré que désillusions et embûches. Quand il peut, il envoie de l’argent au pays, espérant que sa femme et ses filles en profitent pour se créer un peu de confort.

    Sa rencontre avec Patricia lui semble la chance de sa vie. Elle est douce, aimante et généreuse. Sans rien lui dire de sa situation familiale, il se laisse gâter et la suit à New York puis à Paris. Il travaille un peu, joue et gagne au casino pour sa famille. Mais un jour, il apprend que loin de profiter de l’argent pour mieux vivre, sa femme a décidé de venir le rejoindre avec leurs filles. Et c’est le drame.

    Dans ce roman, Geneviève Damas parle vrai. Dans la première partie racontée par Jean, rien n’est tu de sa haine des blancs et des sentiments ambigus qu’il ressent pour Patricia. Elle raconte aussi les conditions de vie difficiles des migrants, les profiteurs de toutes sortes qui les exploitent et la naïve espérance de ceux qui, vivant l’enfer, pensent trouver ici le paradis. Son écriture précise et ciselée, comme d’habitude, montre notre société telle qu’elle est, égoïste et inhumaine où les frontières ne sont pas seulement des barrières infranchissables. Même si ces dernières éloignent les gens, brisent des familles et font de certains hommes des indésirables sur terre.

    Comment fait-on le deuil de tous ces disparus ? Ces morts laissés sans sépulture ?

    Après Jean, Patricia puis Vanessa raconteront leur histoire et leurs perceptions des événements.
    Avec sensibilité et véracité, Geneviève Damas nous pousse à voir comment cette crise des migrants nous interroge et nous met face à nos responsabilités. Peut-on laisser la situation en l’état ? Laisser des profiteurs s’enrichir sur le dos des migrants, fermer les yeux sur le travail au noir, ne pas dénoncer les entreprises et états qui font du profit en exploitant les mines des dictatures dont les chefs d’état sont largement corrompus ?

    Ce récit intense et bouleversant touche par son authenticité. Et malgré la dureté des faits, il est néanmoins porteur d’espoir.

    A découvrir si ce n’est déjà fait.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • Coline vit en France et rêve de devenir illustratrice. Ses recherches d’inspiration la conduisent à contacter Marley, une photographe installée à Montréal.

    De son côté Marley a abandonné sa passion pour la photo pour se laisser porter par une vie sociale trépidante : un job alimentaire, un amoureux québécois…

    Les deux jeunes femmes que tout oppose vont tisser sur Internet un lien plus fort que la distance et le décalage horaire, qui va grandir de façon troublante jusqu’à la rencontre…

     

    Mon avis :

     

    Cet album m’a été offert par une amie qui connait bien mes goûts. Elle sait que j’aime les romans graphiques, le Québec et les bonnes histoires.

    Coline a quitté l’école en raison de phobies scolaires. Sans diplôme, elle est pressée par sa mère de reprendre des études. Elle se réfugie alors chez ses grands-parents à Périgueux et laisse libre cours à sa passion : le dessin. Un projet d’album nait peu à peu.

    Au-delà de l’Atlantique vit Marley. Partie au Québec pour vivre sa passion de la photographie, elle a rencontré un chum, s’est installée dans une vie qui ne la satisfait pas et a oublié ses rêves. Sa rencontre avec Coline, par courriel, va lui faire prendre conscience qu’il lui manque quelque chose. Les deux jeunes femmes vont nouer une relation qui prendra peu à peu beaucoup d’importance pour chacune d’elles.

    L’idée d’une rencontre à distance est peu originale mais le traitement l’est. Chaque personnage est dessiné par une auteure ; à gauche on suit, en noir et blanc, la vie de Coline en France dessinée par Manon Desveaux, la Québécoise, à droite Marley au Québec est dessinée, en couleurs, par Lou Lubie, la Française. Lors de la rencontre des deux héroïnes, elles se mettent alors à dessiner à quatre mains en étant chacune d’un côté de l’Atlantique.

    C’est donc l’histoire d’une rencontre de sa genèse à son aboutissement que raconte cet album. On suit la progression des liens qui se nouent entre les deux jeunes femmes, les courriels hésitants, les craintes, les espoirs, l’attente de réponse et ce sentiment naissant d’un accord qui devient peu à peu connivence et amitié avant de se transformer en amour.

    J’ai dévoré cette BD avant d’y revenir pour savourer les dessins et les détails qui m’avaient échappé comme des regards qui se croisent d’une page à l’autre, des repères graphiques qui se retrouvent dans les deux décors ou encore les cases déformées pour dépeindre les crises d’angoisse de Coline. Chaque auteure a son univers, son style graphique… et les deux s’harmonisent parfaitement. Les couleurs et les traits sont réalistes, les cases sont dynamiques, preuve que chaque détail a été soigneusement pensé.

    Bref, j’ai adoré cet album largement à la hauteur du travail fourni et la réalisation de l’histoire qui nous fait oublier les difficultés de la conception à distance. J’ai aimé aussi le parallèle de page à page qui fait sens. Un petit bijou à découvrir très vite.

     

     

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  • L'ombre de l'olivier, Yara EL-GHADBANUne enfance palestinienne. Une voix se lève, convoquant la musique, la poésie, la guerre et la résistance. Yuryur aura bientôt dix ans. Née dans un pays de merveilles, bercée par les vagues du golfe Arabo-persique, elle vit à Dubaï une enfance heureuse où se mêlent le sel de la mer et la sauge du thé de Téta Hilweh, sa grand-mère, avec qui elle passe les étés au camp de réfugiés dans une Beyrouth que la guerre défigurera.

     

    Mon avis :

     

    L’olivier est le symbole de l’identité palestinienne. Cet arbre résistant représente en Orient, la force et la victoire, la sagesse, l’immortalité et l’espérance, la mémoire aussi. Yuryur grandit dans le souvenir de ce pays dont elle est issue et nous entraîne à sa suite dans les villes de son enfance : Dubaï, Beyrouth, Damas…

    Yuryur est une fillette de dix ans vivant à Dubaï avec sa famille. Son père y est ingénieur, sa maman s’occupe de la maison et de ses deux enfants. La sœur de son papa, célibataire, vit avec eux. Dans le quartier où elle grandit, insouciante, tout le monde se connait. Dans la rue adjacente, vit un ami cher à son cœur, Aleksey. Leurs parents sont amis et les enfants partagent quelques secrets loin du monde des adultes. Très mûre pour son âge, Yuryur est à même de comprendre certaines tensions familiales, des situations qu’il vaut mieux feindre d’ignorer ou ne pas répéter mais elle aime aussi rêver et vivre un imaginaire propre à son âge, confiant à son ami l’Oiseau ses secrets d’enfant. Par son innocence, elle nous rappelle la part de magie et de rêve que nous avons tendance à oublier en vieillissant.

    Par de nombreux dialogues, dans une langue parlée simple comme celle d’une enfant, nous découvrons le quotidien d’une famille en exil, les rituels, les habitudes alimentaires qui font le bonheur de Yuryur, les faits anodins de la vie de tous les jours : les chansons fredonnées par la maman à longueur de journée, la poésie du père, les leçons de piano, les frasques du petit frère, les rires et les fêtes… Malgré les conflits, la guerre, l’absence … Yuryur nous montre qu’on peut vivre heureux et célébrer chaque jour. Aimer et rire, c’est être reconnaissant pour ce qui nous est permis de vivre.

    Les souvenirs d’enfance de Yuryur racontent les joies, l’insouciance, la liberté, avec finesse et tendresse. Mais ils content aussi l’exil des familles, la séparation, la nostalgie du pays natal. En alternance, la narratrice pose un regard critique sur ce passé et partagent des réflexions d’adulte sur la vie d’alors.

    J’ai bien aimé ce premier roman optimiste qui nous offre un monde tendre et réaliste dans lequel on entre sur la pointe de pieds pour ne pas déranger les souvenirs de Yuryur. Conte d’amour, récit initiatique, c’est un bel hommage de l’auteure à sa famille et son histoire.

    Palestinienne née à Dubaï, Yara El-Ghadban a étudié et vécu à Montréal avant de s'y installer définitivement. Elle est anthropologue et écrivaine. Ce premier roman a été suivi par deux autres, tous publiés chez Mémoire d’encrier, au Québec.

     

     

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  • Vagabond, Franck BOUYSSELa journée, il erre dans les rues et s’arrête parfois pour écrire des chansons, voyant à peine ceux qui sillonnent la ville d’un pas pressé. Le soir, il joue du blues dans les cafés, habité par sa musique. La nuit, il rejoint son hôtel miteux pour dormir, pour rêver d’Alicia, celle avec qui il partageait la scène il y a quinze ans, celle qui est partie et lui a brisé le cœur. Et justement Alicia est en ville pour y chanter. L’apparition de ce fantôme va pousser l’homme à replonger dans son passé, dans son enfance et ses mystères.

     

    Mon avis :

     

    Un homme non identifié, solitaire et vagabond, joue du blues le soir dans un club sans grâce de Limoges. Pas d’attache mais un souvenir chevillé au corps. Nostalgique, sombre, habité par ses rêves, il chante sa mélancolie entre deux verres d’alcool, s’accompagnant à la guitare. Il loge dans un hôtel miteux, quand il a de quoi de payer, ou s’affale dans la rue.

    Il subit la vie enfermé dans un passé qui le hante et le vrille. Il ne fait pas face ; il fuit. Et c'est cette misère, cette déchéance qui est ici mise en avant, cette fragilité de l'existence qui fait se demander si la vie a du sens.

     

    Ce court roman, presqu’une fable, est écrit d’une plume douce-amère, écorchée tel un air de blues. Franck Bouysse joue habilement avec les mots, rudes, âpres et mélodieux à la fois. Il nous entraîne dans les pas de cet homme et malgré la tristesse infinie qui suinte à chaque page et le fait qu’on sente que cela va mal finir, il parvient à nous séduire et à nous accrocher jusqu’au bout.

    Un roman noir, beau et sombre, qui vous emmène là où on ne s’y attendait pas.

     

     

     

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  • Shiloh, Shelby FOOTE"Le ciel s'était éclairci, les nuages s'effilochaient, et à quatre heures le soleil perça ; le vert vif de l'herbe et des feuilles vira à l'argent, les flaques de la route se remplirent d'or." Dans la nature luxuriante du Tennessee, la violence règne en maître. Nous sommes en 1862 : depuis un an, la guerre de Sécession meurtrit le pays. Shiloh raconte cette blessure profonde à travers les voix de six soldats des deux camps. Shelby Foote approche au plus près l'âme humaine, l'absurdité des combats, la détresse et la peur. Dans ce roman déchirant, le bien et le mal se confondent, les certitudes vacillent. 

     

    Mon avis :

     

    Shiloh, c’est le nom d’une chapelle, une modeste cabane en rondins près de la rivière Tennessee et « selon les exégètes, ça voudrait dire lieu de paix ».

    Basé sur des faits réels, Shiloh est pourtant bien un roman. Sept soldats racontent tour à tour la bataille du même nom. Ce récit croisé d’hommes du Nord et du Sud décrit l’horreur des combats de ces deux journées. Ce sont des personnages de fiction. 

     

    Dans une langue élégante, simple et dynamique, Shelby Foote décrit le lieu de la bataille, la nature, ses couleurs, ses sons avant l’assaut. Il campe magnifiquement le décor. Il relate ensuite des discussions entre officiers sudistes qui laissent clairement entendre les divergences de vue et le manque d’humanité de cette guerre civile où les idées à défendre priment sur la vie des soldats, des gamins frissonnant sous la pluie et complètement dépassés par les stratégies à mettre en place.
    Ce chœur d’hommes jeunes nous en apprend beaucoup sur le peuple américain de cette époque et sur les mentalités -pour la plupart, les armes ne sont pas leur métier- et nous montre à la fois les différences entre Nordistes et Sudistes -le milieu social par exemple et les motivations d’engagement- et les points communs de ces hommes apeurés, lancés au feu d'un affrontement mal préparé. Il nous donne aussi à voir leur détresse, la sidération, et l’horreur de cette bataille terriblement meurtrière qui vit, en deux jours, vingt mille hommes blessés, disparus ou morts, un quart des combattants. Un vrai carnage.
     

     

    Pas de scène gore ou trash mais des faits bruts et cruels. Shelby Foote choisit de coller à la réalité : ses héros relatent ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent et confient les sentiments qui les traversent. L’auteur donne ainsi une voix (sept) à cette masse impersonnelle qu’est « l’armée ». C’est bouleversant et magistral.

    Ce roman rédigé en 1952 est publié pour la première fois en français par les éditions Rivages. L’auteur qui nous livre ici un roman proche du document historique écrira par la suite une œuvre de référence « La Guerre Civile : une histoire », trois mille pages qui racontent la Guerre de Sécession.

     

    Merci à Michel Dufranne de me l’avoir fait découvrir.

     

     

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  • Rêverie, Golo ZHAOUn dessinateur chinois explore Paries le temps d’une escale. Entre l’Ile Saint-Louis et La Concorde, il s’éloigne bien vite des chemins balisés pour les touristes. Débute alors une flânerie étrange. Au détour du chemin : de dangereuses jeunes femmes, des machines à remonter le temps, des peintres impressionnistes que l’on rencontre dans les bars après minuit…

     

    Mon avis :

     

    Golo Zhao a 35 ans et est diplômé de l’Académie des beaux-arts de Guangzhou et de l’Académie cinématographique de Beijing. Passionné de dessin et d’animation, il nous offre ici un recueil de nouvelles fantasmagoriques dont le titre « Rêverie » fait référence à la musique de Debussy et rend un bel hommage à Paris.

    Monsieur Z, un dessinateur connu, rencontre une amie, Xiao-Yu, dans la capitale. Ils discutent, bercés par les notes de Claude Debussy qu’ils aiment tous les deux. La musique, l’ambiance de la ville, tout est propice à la séduction et à la rêverie.

    Sept nouvelles se succèdent alors. Golo Zhao nous propose d’accompagner chaque personnage dans une flânerie douce et légère où se mêlent rêves, hallucinations et réel. Nous rencontrons dans ce Paris sublimé par l’artiste un étudiant chinois qui disparait mystérieusement après une nuit d’amour avec une étudiante en astronomie, tatouée d’une étoile dans le dos ; deux survivants d’une expérience scientifique de 2100, baptisée « Capsule du temps », et derniers humains sur terre ; une jeune femme solitaire et détachée du monde qui fait appel à une société privée pour organiser son suicide le jour de ses 24 ans ou encore un jeune homme qui un soir d’errance rencontre au café Phillies, Edward Hopper et Claude Debussy. La rêverie prend fin et l’on retrouve les deux protagonistes du début.

    C’est un album déroutant. D’abord, le Paris dessiné par Zhao est fantasmé. C’est le Paris tel que le rêvent, l’imaginent les Asiatiques. On y voit cohabiter les portables dernier cri avec des vespas ou des DS et les lieux sublimés par le cinéma des années 50-60. Ensuite, chaque histoire aboutit à des événements bizarres, troublants se déroulant tous la même nuit. Policier, science-fiction, romance… chacune a un genre différent. Enfin, on a l’impression de sauter du coq à l’âne ; chaque idée, pensée en entraînant une autre et débouchant sur une nouvelle histoire. On glisse sans cesse de la réalité à l’imagination sans parfois s’en apercevoir. On aimera ou pas. Personnellement, j’ai un avis mitigé.

    J’ai aimé le trait et la diversité de celui-ci, le graphisme, l’alternance des cases rectangulaires linéaires et des pleines pages qui rendent le récit dynamique. Les couleurs toutes de dégradés de bruns et noirs participent à l’ambiance nocturne voulue par l’auteur. J’ai aimé le rendu de Paris, ses ruelles, ses beaux magasins, ses artistes, ses cafés, l’art… Je suis plus dubitative quant aux histoires : trop courtes pour découvrir vraiment les personnages, trop oniriques parfois pour cerner le sens voulu par l’auteur.

    Je reprendrai cet album plus tard car je suis sûre qu’il y a d’autres lectures possibles que cette flânerie poétique mais je suis hélas passée à côté en cette fin juin tumultueuse.

     

     

     

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  • Un poisson sur la lune, David VANN"Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?"
    Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.

     

    Mon avis :

     

    Jim Vann, 39 ans, criblé de dettes, est dépressif. De retour en Californie après avoir vécu seul en Alaska, il garde dans sa valise un Magnum et des munitions. Son frère Doug l’attend à l’aéroport. Pendant quelques jours, ils vont rouler à travers la Californie à la rencontre de son médecin et de ses proches. Mais il n’entend pas ce qu’ils lui disent, miné par la dépression.

     

    Une fois encore, David Vann revisite son histoire personnelle en mêlant au récit, réalité et fiction. Dans Sukkwan Island, il nous relatait l’histoire d’un père qui emmène son fils vivre un an en Alaska, après une suite d’échecs personnels qu’il compte mettre derrière lui. Ici, un fils confesse qu’il n’a pas voulu suivre son père en Alaska comme il l’espérait. Le lien est établi.

    Dans ce roman, les personnages portent leur nom : Vann. C’est le troisième roman où David Vann parle de son père et de sa famille et le premier où le nom est donné. Dix ans séparent les deux récits. Même s’il avoue la portée autobiographique de l’œuvre par cette attribution du nom de famille, le Jim du roman reste un personnage de fiction. Il y a bien l’histoire de la filiation à un chef Cherokee mais David Vann avait 13 ans à la mort de son père et en a 52 aujourd’hui. Les souvenirs sont donc devenus flous. Ce père ne vit plus que dans la mémoire de chaque membre de la famille et chacun en a gardé une vision personnelle et particulière.

    Ce livre est, il me semble, un moyen d’expier une culpabilité qui hante David Vann pour avoir refusé d’accompagner son père en Alaska. Se serait-il suicidé moins d’un an plus tard s’il l’avait accompagné ? On sent un long travail personnel sur lui-même pour oser affirmer 39 ans plus tard, « non, je n’en suis pas responsable. »

    On retrouve dans ce roman de longues descriptions de paysages, comme un moyen thérapeutique de s’interpréter à travers ce que l’on regarde (comme un test de Rorschach). Il rejoint en ça une tradition littéraire américaine qui, par là, donne les clés des idées de l’écrivain, comme chez Cormac Mc Carthy ou Craig Johnson par exemple.

    Ce roman est également une critique sévère des petites villes américaines où se côtoient des vies insignifiantes minées par la routine qui évite de réfléchir. Jim a vécu ainsi mais il n’y parvient plus.

    « Un poisson sur la lune » est un roman oppressant et obsédant. Si vous êtes quelque peu mal dans votre peau et en quête d’aventures légères pour vous divertir, fuyez. Sinon, bienvenue dans l’univers sombre de David Vann dont l’écriture n’a d’égal que son talent de conteur.


    Un poisson sur la lune, David VANN 

     

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