• Ce qu'elle ne m'a pas dit, Isabelle BARYQuel est le point commun entre une quadragénaire moderne, belge et blonde du 21e siècle et un trappeur amérindien né dans les années ’20 ? Le sang !
    Marie a quarante-sept ans. Avec Alex, son mari, et Nola, leur fille de seize ans, ils forment une famille bourgeoise contemporaine : un boulot accaparant, une indispensable vie sociale, un chien à poil long, des engueulades et des fous rires, des sushis le samedi, des impertinences d
    ’ado avec un peu d’herbe fumée en cachette et, bien sûr, toujours trop d’Internet. Rien d’extraordinaire, en somme.
    Mais ça, c
    ’était avant. Avant que Marie ne découvre le secret bien gardé du passé passionné et violent qui est le sien.
    Tantôt cruelle et tantôt drôle, émouvante et parfois désespérée, la révélation de ce secret tisse peu à peu une histoire qui rapprochera Marie de sa fille.
    Avec ce roman, l
    ’auteure pose les questions qui nous taraudent : Faut-il révéler les secrets de famille ? La vérité est-elle toujours bonne à dire ? Comment et quand la dévoiler ?
    Parce que nous avons tous de vieux secrets, petits ou grands, Isabelle Bary célèbre, dans son neuvième livre, l
    ’imagination, la mémoire, l’amour, l’humour et la joie de vivre comme alternatives au silence.

    Mon avis :

    C’est avec beaucoup de plaisir que je me suis glissée dans cette histoire. Dès le départ, j’ai été happée par le non-dit, la tension qu’il faisait peser sur la famille et je n’ai eu de cesse de découvrir la vérité.

    Alex, Marie et Nola forment une famille aisée ordinaire. Du moins en apparence. S’il n’y avait l’opposition de la douce blondeur de Marie et de l’épaisse chevelure noire de Nola, elle passerait même inaperçue. Pourtant, derrière les apparences, se joue une lutte acharnée entre la mère et la fille. Un secret de famille pèse sur leurs relations, empêchant la tendresse et l’amour qu’elles se portent de s’exprimer librement. Marie détient la clé de ce secret et refuse de s’en servir, de savoir, alors que Nola piétine d’impatience. La fougue de sa jeunesse, son impétuosité l’empêchent de comprendre le refus de sa mère. Elle décide alors de chercher les réponses de son coté.

    Très vite, on apprend que malgré sa blondeur, Marie a du sang innu dans les veines, son père étant amérindien. Nola l’a toujours su, elle qui ne peut cacher cet héritage. Ce qu’elles ignorent, ce sont les circonstances de la disparition des parents de Marie, décédés quand elle avait trois ans. Pourtant, tout est là, entre les pages d’un dossier bleu. Pourquoi Marie refuse-t-elle de l’ouvrir ? Que craint-elle ?

    Isabelle Bary dévoile peu à peu le secret de famille tout au long de ce roman polyphonique, distillant des informations avec parcimonie au gré des interventions de Marie, Nola et Alex. Grâce à cette alternance de points de vue et aux feuillets du dossier bleu, le lecteur reconstitue peu à peu l’histoire, échafaudant des hypothèses et partageant tour à tour le ressenti de chacun.
    J’ai aimé ce choix de narration. Il permet de découvrir la vérité en même temps que les protagonistes et de se mettre à leur place. On perçoit nettement qu’Alex se sent très souvent spectateur de la joute silencieuse que mènent mère et fille ou que Nola, adolescente du 21e siècle, de l’immédiateté et des réseaux sociaux comprend difficilement les réticences de sa mère et sa volonté de postposer sans cesse cette révélation. Quant à Marie, orpheline élevée par sa grand-mère entourée d’amour et de silence, elle oscille entre l’envie et la peur. Ses repères ne risquent-ils pas de s’effondrer ? La stabilité émotionnelle qu’elle a construit vaille que vaille résistera-t-elle ?

    Dans un style vif et tendre à la fois, Isabelle Bary nous livre ce secret à la manière d’une enquête policière. Elle dose suspens et tension avec minutie reculant le plus possible le moment de la révélation sans jamais lasser le lecteur. Une fois le dossier bleu ouvert, on dévore les pages dans l’impatience de la découverte, savourant l’alternance des styles et l’élégance de la plume révélatrice et salvatrice.

    Un roman qui vous entrainera au bord du Lac St Jean, au cœur d’une réserve innu, à la découverte d’une culture, d’une histoire, d’un peuple... avec en filigrane l’amour, la liberté, la fuite du temps et la beauté des grands espaces.

    Un régal.

    Ce qu'elle ne m'a pas dit, Isabelle BARY9e

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  • Zinc, David VAN REYBROUCKDavid Van Reybrouck retrace ici l’histoire d’un infime territoire coincé entre la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, un confetti au statut unique en Europe, car déclaré neutre par les grandes puissances après la chute de Napoléon et jusqu’en 1919, faute d’un accord sur le tracé des frontières alentour. Il s’agissait à l’origine d’un banal conflit d’intérêts puisque se trouvait là un important gisement de zinc, minerai dont l’exploitation déjà ancienne connut son apogée au XIXe siècle

    Mon avis :

    Dans cet essai, David Van Reybrouck nous raconte l’histoire d’un petit village de la province de Liège à travers la vie d’Emil Rixen, né en 1903. Conçu dans une union illégitime, il naitra à Moresnet-Neutre où sa mère s’est réfugiée après avoir quitté Düsseldorf, et sera confié à l’adoption. Sans jamais quitté son village natal, il changera cinq fois de nationalité et sera enrôlé dans différentes armées.

    En effet, la neutralité de cette région persistera jusqu’en 1919 mais ensuite, au gré des conflits mondiaux, Moresnet-Neutre sera ballotée d’un pays à l’autre, avant d’être définitivement rattachée à la Belgique par le Traité de Versailles.

    Moresnet s’est construite et développée autour d’une usine de production du zinc. A l’aube de la révolution industrielle, ce graal est en effet très convoité. Non ferreux, malléable à haute température et parfait pour les alliages, il est aussi un excellent conducteur thermique et surtout il résiste à la corrosion. Le zinc, allié au cuivre, produit du laiton, allié à l’étain, du bronze. Ce métal, produit en feuille ou en plaque, servira notamment de couverture aux toits de Paris pour faciliter l’évacuation des eaux de pluie, et favorisera l’essor de l’architecture de fer. On comprend donc la convoitise que ce petit territoire a éveillée.

    L’histoire que nous raconte Zinc a un côté surréaliste ; par la situation d’abord, par les mille petits détails de la vie quotidienne ensuite. Ainsi, à Moresnet-Neutre seul le franc français a cours mais on accepte les pièces allemandes, le sou d’argent et le franc belge. Il n’y a pas de langue officielle et les habitants parlent l’allemand, le français et un dialecte local appelé Kelmeser Platt et qui mélange bas allemand et limbourgeois.

    Ce court récit, parfois technique, toujours passionnant, m’a beaucoup plu. Non seulement parce que je connais ce village et cette région et ai pris plaisir à découvrir leur histoire que je méconnaissais mais aussi parce que Van Reybrouck nous la conte merveilleusement bien à travers la vie d’un de ses habitants. Au point qu’on en vient à regretter qu’il ne soit pas plus long.
    Zinc est aussi un bel éloge de la neutralité et de l’utopie en cette période de résurgence des nationalismes.

     

    Zinc, David VAN REYBROUCK 7e

     

     

     

     

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  • Georges et les dragons, Jean-Pol HECQÀ l’été 1927, Maximilien Jelgersma débarque à Mons. Ce journaliste néerlandais prétend faire des reportages sur le Borinage, la reconstruction de l’après-guerre et la réalité sociale de la région montoise.
    Sa motivation est toutefois plus personnelle
    : il recherche Georges, un de ses cousins disparu pendant la guerre. Au cours de son enquête, Max croise notamment le cinéaste Joris Ivens, en repérage pour son film Misère au Borinage, et Stefan Zweig, le célèbre écrivain autrichien. Il reçoit l’aide d’un sous-officier véreux, côtoie un drôle de psychiatre franc-maçon et la supérieure d’un couvent. Mais, surtout, il se lie d’amitié avec un homme paisible qui prétend avoir vu de ses propres yeux saint Georges voler au secours des Britanniques au plus fort de la bataille d’août 1914…
    Qu’a réellement vu cet homme ce jour-là
    ? Et pourquoi y a-t-il tant de chevaux dans cette affaire? Ils peuplent les cauchemars de Max, tirent le Car d’Or dans la Procession de la Trinité, sont les montures de saint Georges et des hommes du 2e régiment de Chasseurs à cheval; ils forment les attelages des livreurs de bière… Peut-être sont-ils en fin de compte au cœur de l’énigme?v

    Mon avis :

    Max recherche, dans le Mons de l’après-guerre, des informations sur son cousin Georges disparu lors de la bataille de Mons en août 14. Ses investigations l’amènent à rencontrer des personnages illustres et des quidams qui, tour à tour, lui confient ce qu’ils savent ou ce qu’ils ont vécu. Max rassemble peu à peu ces bribes pour comprendre ce qui s’est passé.

    Jean-Paul Hecq a vécu vingt-cinq ans à Mons et a baigné dans les souvenirs et les légendes. Le point de départ du récit est probablement l’incendie de l’asile d’aliénés resté dans la mémoire de tous les Montois d’alors. Ne pouvant faire face à l’incendie car le personnel soignant était en sous effectif, la direction a décidé de lâcher les pensionnaires, seuls, dans la ville. Voir déambuler dans les rues enfumées, ces fantômes en robe de chambre, égarés et apeurés, a fortement marqué les esprits.

    Ce roman où se mêlent fiction et souvenirs est l’occasion pour l’auteur de parler de la Grande Guerre, du folklore et des habitudes de vie des Montois. On découvre l’origine de la fête du Doudou ; on apprend qu’Emile Verhaeren aimait accueillir en sa maison estivale du Caillou qui bique, des intellectuels comme Stefan Zweig ou Maeterlinck et Romain Rolland. Une sorte de république des lettres où se côtoyaient Belges, Français, Allemands, Autrichiens... avant la guerre.
    L’époque est aussi celle des avancées psychiatriques de Freud -les traumatismes énormes nés de la sauvagerie des combats y sont pour beaucoup. Il en sera forcément question.

    Ce roman historique nous plonge dans la grande et la petite histoire. Jean-Pol Hecq nous propose une enquête à rebondissements qui nous mène, aux côtés de son héros, dans les méandres de la ville de Mons, de ses légendes et de son vécu. Il revisite aussi la légende de la bataille de Mons et sa version a le mérite de tenir la route.
    Un premier roman agréable, une ode à une ville, à une histoire qui nous donne envie d’en savoir plus.

     

     Georges et les dragons, Jean-Pol HECQ4e

     

     

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  • La cerise sur les mots, Recettes littéraires1987-2017... Trente ans d’aventure éditoriale indépendante. Une aventure commencée en février 1987 à Lausanne, en Suisse, et poursuivie en Belgique dans un petit village de Hesbaye. Une aventure jalonnée de rencontres humaines d’une grande richesse et de découvertes littéraires de haute tenue. Un chemin tissé de passion, de fidélité et d’amitié, parcouru en compagnie d’auteurs belges, suisses et français – pour un catalogue de 535 titres à ce jour, disponibles dans les principaux pays de langue française.
    Quoi de mieux pour marquer l’événement que ce recueil hors commerce rassemblant quatorze nouvelles inédites et les recettes de cuisine qui les ont inspirées ?
    Signées Mathilde Alet, Laurence Bertels, Michel Claise, Valérie Cohen, Dominique Costermans, Patrick Dupuis, Michelle Fourez, Jean-Pol Hecq, Françoise Houdard, Claudine Hourlet, Aurélia Jane Lee, Anne-Frédérique Rochat et Emmanuelle Sandron.

    Mon avis :

    Quel plaisir de recevoir ce recueil de nouvelles et recettes lors de la Foire du livre de Bruxelles. Une bonne idée pour fêter les trente ans de cette maison d’édition belge qui a découvert bon nombre d’auteurs belges, français, suisses...
    Et, quel meilleur moment que les vacances pour essayer une recette ?

    Cuisine et littérature ont toujours fait bon ménage ; pensez à Rabelais, Corneille, Zola, Loti ou, plus proche, les bonnes recettes de madame Maigret, les romans de Michèle Barrière ou Le voyage de cent pas de Richard C. Morais. Et chez Luce Wilquin, la couverture du dernier roman de Mathilde Alet ne présente-elle pas un gâteau aux framboises ? Et le roman de Valérie Cohen ne parle-t-il pas de cake au chocolat ?

    « La cuisine, on tient ça des mères, c’est bien connu » nous dit Dominique Costermans. Elle nous raconte l’histoire de Julek, né au Congo qui préparait des zrazys ( recette de sa mère, Anka, fille unique du consul de Pologne) quand la famille recevait des invités.

    Les nouvelles sont courtes, entre quatre et six pages, et s’articulent toutes autour d’une recette particulière. J’ai choisi de préparer celle d’Aurélia Jane Lee, une tarte aux poires croustillante, héroïne d’une nouvelle qui se déroule à Silver City, au pays des cowboys. Je vous la conseille, c’est un délice.

    Allez, j’y retourne, après cette succulente lecture, d’autres recettes m’attendent.

    Bon appétit.

     

    La cerise sur les mots, Recettes littéraires2e

     

     

     

     

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  • Si c'est un homme, Primo LEVI"On est volontiers persuadé d'avoir lu beaucoup de choses à propos de l'holocauste, on est convaincu d'en savoir au moins autant. Et, convenons-en avec une sincérité égale au sentiment de la honte, quelquefois, devant l'accumulation, on a envie de crier grâce.
    C'est que l'on n'a pas encore entendu Levi analyser la nature complexe de l'état du malheur.
    Peu l'ont prouvé aussi bien que Levi, qui a l'air de nous retenir par les basques au bord du menaçant oubli : si la littérature n'est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle n'est que futilité."
    Angelo Rinaldi

    Mon avis :

    Primo Levi raconte ici les treize mois qu’il a passés dans le camp d’Auschwitz III, à 24 ans, après son arrestation par la milice fasciste. Comme il le précise dans la préface écrite en 1947, ce sont des souvenirs, parfois désordonnés, qui caractérisent la vie au camp et l’état d’esprit qui y régnait. Ce témoignage poignant est un des premiers à avoir décrit l’horreur. Depuis, nous sommes bien sûr au courant de tout cela, mais jamais nous ne pourrons appréhender dans notre chair ce que ces hommes et ces femmes ont vécu.
    Primo Lévi évoque le long voyage dans les wagons de marchandise, la faim, la fatigue, l’arrivée au camp et le hasard qui fait que certains prennent la « bonne » file et d’autres non. Il décrit ensuite la structure du camp et ses règles qui séparent les prisonniers selon leur origine et leur religion. Puis viennent les conditions de vie dans les baraquements et le travail éreintant, l’infirmerie où il reste vingt jours et où il prendra conscience que seuls ceux qui sont aptes au travail seront gardés.
    Au-delà des descriptions, il nous livre ses réflexions sur la manière dont certains se blindent pour résister à l’horreur ou au contraire deviennent des loups. Et puis il y a, parfois, les combines, les petits riens qui rendent un peu d’espoir dans cette noirceur permanente.

    Sur les nonante-six juifs italiens arrivés avec lui, il n’en reste que 21 à l’hiver 44. Les autres sont morts dont huit envoyés à la chambre à gaz. Noël arrive, la nervosité se fait sentir de part et d’autre, une mutinerie est déjouée, les punitions tombent. Primo Lévi attrape la scarlatine, ce qui lui sauvera probablement la vie ; les Russes approchent, le camp va être évacué. Et puis le 18 janvier 45, les Russes pénètrent dans le camp...

    Ce texte percutant a mis près de quarante ans à trouver son public. Paru en 1947 chez un petit éditeur, il était sans doute trop précoce. Les gens voulaient oublier pas savoir. Les Alliés avaient commandé à Primo Lévi un rapport technique sur le fonctionnement du camp d’Auschwitz. Il s’en est ensuite servi comme base à son livre, y adjoignant les notes qu’il avait rédigées au camp. Aujourd’hui, ce récit est traduit en une quarantaine de langues et est devenu un best-seller.

    Ce qui m’a frappée, c’est le ton neutre employé par l’auteur. Il raconte l’inhumanité de l’univers concentrationnaire de manière détachée, sans émotion. Alors que certains récits évoquent des moments d’entraide ou de furtifs instants de joie, Primo Lévi ne confie que noirceur, ruse et bestialité. Lui-même a compris comment s’adapter pour survivre et ne tente rien pour résister. Il est docile et compose avec le système, lâchement comme il le dit lui-même.

    Ce témoignage d’une grande puissance évocatrice est primordial, pour ne pas oublier l’indicible horreur. Primo Lévi s’est acquitté de ce devoir de mémoire mais son suicide en 1987 démontre sans doute qu’il n’avait pas réussi à vivre avec les fantômes du passé.

    A nous d’être des passeurs de mémoire pour que cela ne se reproduise jamais.

     

     Si c'est un homme, Primo LEVI

     

     

     

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  • Terminus, Nathalie LAGACEAssise derrière mon volant, j’affronte un défilé d’indifférence journalière. Je m’écrase devant l’arrogance qui me pique de la pointe d’un menton, je sursaute devant la violence démesurée d’un simple geste, je transpire sous la haine qui me respire à grands coups de poumons, je disparais lorsqu’on m’ignore derrière un texto. Je vois la perversité dans un sourire sans sagesse, j’entends la folie d’une discussion sans amis; la drogue explose dans des corps saccadés, l’ivresse coule sous la mollesse de peaux traînées…

    Mon avis :

    Ayant passé sept années au volant d’un bus, Nathalie Lagacé est légitimement la personne idéale pour raconter le quotidien d’Anne, son héroïne. Tout comme elle, elle a fait des études et travaillé comme designer avant de bifurquer, contrainte et forcée, vers le métier de conductrice d’autobus. Outre les anecdotes réelles qu’elle raconte dans Terminus, elle a très certainement partagé en partie les états d’âme de l’héroïne.

    Je n’ai jamais aimé les transports en commun. Cette plongée dans les entrailles d’un bus aux côtés des usagers ordinaires ne me réconcilie en aucun cas avec eux. La promiscuité, les odeurs corporelles, la mauvaise éducation, les commentaires désagréables ou l’agressivité, rien n’est épargné à Anne. Plus d’une fois, elle devra serrer les dents pour éviter de répondre ou garder son sang froid face à des individus mal élevés pour qui elle n’est qu’une « pas grand-chose », un réceptacle à leur mauvaise humeur et leur frustration.

    Peu à peu, Anne en vient à perdre toute estime d’elle-même et son assurance déjà flageolante ne fera que fondre jusqu’à empoisonner également sa vie de couple. Son mal être au travail lui donnera l’impression de ne plus intéresser personne, que ce soit ses amis ou son compagnon et elle se repliera sur elle-même.

    Au fil de courts chapitres, construits comme des nouvelles, Nathalie Lagacé nous décrit la chute en avant de son héroïne qui sombre insidieusement dans la dépression.
    En quelques traits précis et bien sentis, elle nous dépeint une faune digne des pires séries policières américaines (moi qui n’ai jamais rencontré que des Québécois charmants, avenants et éduqués, je tombe de haut) et pourtant, elle existe, là-bas comme ici. Ce roman au sujet original ne peut que rendre hommage à ces travailleurs de l’ombre que l’on croise presque sans les voir. Il dévoile les coulisses d’un métier souvent décrié et nous fait prendre conscience de ce qu’ils endurent à longueur de temps. Je pense qu’à l’avenir, je ne verrai plus les conducteurs de bus du même œil.

    Un premier roman oppressant, dans le huis clos d’un bus, servi par une écriture précise, au style journalistique donnant du rythme au récit. Une auteure à suivre indéniablement.

     

     

     

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  • Vi, Kim THUYAu temps de l’Indochine, le domaine de la famille Lé Van An englobe d’immenses terres et une vaste demeure où s’affairent près de trente domestiques. C’est là que nait le père de Vi, avec le destin d’un prince comblé que l’histoire va déchoir de son royaume. Dans l’ombre dévolue aux femmes, son épouse dirige d’une main de fer l’exploitation fragilisée par les réformes, puis la guerre. Lorsque Vi voit le jour, le dix-septième parallèle sépare déjà le Nord du Sud. La réunification et la chasse aux possédants l’obligent à fuir son pays sur un bateau de fortune. En quittant Saigon pour Montréal, celle dont le prénom signifie « minuscule » et « précieuse » devra apprendre à apprivoiser la grande vie et ses tumultes. Et à saisir les hasards qui lui ouvriront à nouveau, un jour, les portes du pays natal.

    Mon avis :

    Je retrouve Kim Thuy après l’avoir découverte avec « Ru », il y a cinq ans. Alors que Ru ressemblait beaucoup à l’auteure, « Vi » est l’histoire d’une jeune fille qui n’est pas vraiment elle mais lui ressemble. Comme le dit l’auteure, le récit est basé sur des souvenirs et des faits réels mais elle se donne la liberté d’attribuer ces souvenirs à d’autres et de créer des personnages de fiction qui se mêlent aux vrais.

    Vi nait après trois garçons. Jusqu’à dix ans, elle vit heureuse dans une famille jadis aisée et cultivée où l’honneur et le respect des traditions sont de mise. Malgré la dictature communiste, elle connait l’insouciance de l’enfance. Elle nous conte le Vietnam, ses traditions, sa cuisine, la force des femmes et la faiblesse des hommes, les jeux des enfants... Une vie simple dans laquelle évolue Vi jusqu’à la fuite, le départ en bateau, l’exil. Une vie d’ombre et de lumière racontée en chapitres courts et vifs.

    Kim Thuy nous entraine à sa suite au Vietnam, en Malaisie, au Québec, à Londres au gré de l’avancée de Vi dans la vie. Dans chaque situation, Vi fait des choix, se trompe, rebondit et apprend. Des langues qu’elle étudie à travers des listes de mots qu’elle recopie patiemment, aux sentiments amoureux qu’elle vit pleinement, Vi apprend à découvrir qui elle est vraiment. Pour cela, elle devra faire des choix et trouver son chemin entre tradition et modernité, Orient et Occident, amis d’hier et d’aujourd’hui.

    Kim Thuy nous offre ce récit initiatique qui avance par petites touches, au fil des rencontres de son héroïne et de ses apprentissages. Le premier étant celui de la liberté. Comment être libre après avoir connu la vie sous l’emprise des communistes puis dans les camps ? Pour le savoir, Vi devra en payer le prix. Briser le carcan des traditions, être soi-même sans l’approbation des siens, cela ne sera pas facile. Mais la vie ne vaut-elle pas ce qu’elle nous a coûté d’effort ? En tombant amoureuse d’un Français vivant au Vietnam, Vi pourra découvrir son pays d’un autre œil et en verra réellement la beauté.

    L’exil est au cœur de cette initiation, de cette découverte de soi. Vi est à jamais vietnamienne mais elle est aussi devenue québécoise et ne peut se définir sans la richesse de ses deux cultures dont elle nous décrit si bien la beauté.

    Un très beau roman sur l’identité où l’auteure nous démontre qu’une personne ne se résume pas à ce qu’elle est mais est le résultat de ceux qui l’ont précédée, de ce qu’ils ont été et ce qu’ils lui ont donné.

    Je vous le conseille chaudement.

     

     

     

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