• Premier sang, Amélie NOTHOMB« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre. »

     

    Mon avis :

     

    Dans son 30e roman, Amélie Nothomb rend hommage à son père, Patrick Nothomb, décédé en mars 2020, en pleine pandémie. Comme dans chacun de ses romans autobiographiques, elle excelle à recréer une ambiance, une atmosphère et à faire vivre ses personnages. Elle n’a pas vécu les 28 premières années de la vie de son père mais se met parfaitement à sa place ici. Elle fait de son père le narrateur de son histoire, basée sur des souvenirs de famille et sur le livre qu’il a écrit en 1993 « Dans Stanleyville ».

     

    J’ai retrouvé dans ce livre, les impressions que j’avais sur cet homme intègre et cultivé, que j’ai eu l’occasion d’écouter en conférence il y a une quinzaine d’années. Et j’ai découvert sa vie de famille qui m’était inconnue jusqu’ici. Je le savais parent de Charles-Ferdinand Nothomb mais j’ignorais le lien exact qui les unissait. Je savais qu’il était orphelin de père mais je ne soupçonnais pas les rapports familiaux vécus dans sa petite enfance. L’auteure raconte avec précision et délectation l’enfance et ses jeux cruels, sa sauvagerie et ses élans du cœur.

     

    Dans ce récit d’admiration et d’amour filial, Amélie Nothomb rend un vibrant hommage à son père sans toutefois verser dans la dévotion béate. De même lorsqu’elle conte la triste enfance de son père c’est sans aucune exagération ou voyeurisme. Elle présente même son père comme un enfant meurtri, certes, et réservé mais heureux de vivre et capable de jouir de joies simples comme il sera ensuite un consul mu par une envie de vivre d’une force incroyable.

     

    Bref, un 30e roman très réussi, beau et émouvant, qui lève un peu le voile sur l’homme au-delà de sa fonction de consul et d’ambassadeur et sur les racines familiales.

      

     


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  • Ces enfants-là, Virginie JORTAYCe récit-mémoire est celui d’une enfance : un non-lieu. Dans « ces années-là », les adultes étaient libérés. De contrit à sans tabou, le sexe était au cœur de tout. Joyeux, bardés de musiques et d’électroménager, les parents laissaient leurs petits avec des paquets de surgelés pour partir à l’étranger. Et cette insouciance qui faisait ambiance… Les hommes en verve avec, dans leur sillage, les épouses, leurs regards posés, leurs gestes prétendus soignants, l’indicible : les corps d’enfants photographiés, chosifiés et – au passage - abîmés. Cela se passe dans un clos : une sorte de ghetto qu’il faut fuir, fuir – et oublier.

    Quarante ans plus tard, la narratrice revient vers le lieu délaissé ; et retrouve, quasi en l’état, les émotions qui l’avaient habitée. Elle cingle ses personnages, assemble les épisodes. Vient enfin une image, et sortent les non-dits. Dire, aujourd’hui, sans pudeur, ce que leur liberté a coûté à… ces enfants-là.

     

    Mon avis :

     

    La narratrice nous raconte ses années d’enfance et d’adolescence dans une famille des années 60-70, vivant la libération sexuelle de manière décomplexée. Entourée de familles tout aussi émancipées, elle va grandir dans une ambiance trouble et malsaine qu’elle perçoit sans pouvoir le formaliser par des mots. Elle se rend compte que sa famille ne ressemble pas à celles de ses copines d’école mais les gens qu’elle voit, que ses parents fréquentent, ont l’air heureux, épanouis, insouciants. Où est la norme ? Où est la normalité ? Chez elle où tous les rapports entre les personnes sont sexualisés, les jugements physiques quotidiens, les fêtes régulières et les absences de ses parents récurrentes ou chez son amie Gaëlle où tout est calme, feutré, bienveillant, où chaque soir la famille se rassemble pour un repas partagé durant lequel on se parle, on rit, on s’intéresse les uns aux autres ?

    Peu à peu la narratrice grandit, s’interroge, se rend compte qu’elle ne veut pas être assimilée à cette vie-là et va, lentement, s’émanciper de sa famille au prix de sacrifices, souffrances et violences. Il faudra un événement précis pour que tous ses souvenirs remontent à la surface et qu’elle choisisse l’écriture pour expliquer le mécanisme de vie qui fut celui où elle a grandi et permettre à d’autres ayant vécu des choses similaires de, peut-être, par ses mots à elle, trouver les leurs pour se raconter à leur tour.

     

    Ayant l’âge et la nationalité de l’auteure, je me suis retrouvée dans le cadre spatio-temporel de son récit : les émissions télé qu’on regardait en famille (Visa pour le monde, Le jardin extraordinaire…) les bonbons Quality Street que ma grand-mère adorait ou encore le 33 Tours fétiche de sa Mamy « Elvira Madigan » que j’avais aussi. Par contre, j’ai eu une famille ressemblant davantage à celle de Gaëlle.

    La lecture de ce roman m’a bouleversée. En mots simples, percutants et sincères, Virginie Jortay décrit un univers à mille lieues de celui où j’ai grandi. Mais j’y reconnais l’ambiance, l’insouciance et la liberté née de Mai 68. C’était l’époque des films et photos de David Hamilton que chaque fillette punaisait innocemment sur les murs de sa chambre sans soupçonner alors ce qui se cachait derrière cette œuvre.

    Ici la narratrice a peu à peu trouvé la force de réagir et de refuser ce modèle de vie dans lequel elle se sentait instrumentalisée. Elle dénonce cette structure de vie qui la dérangeait et à laquelle elle s’est opposée mais combien d’enfants n’ont pas eu cette force ?

    Un récit brutal, sans faux semblant, qui dit crument mais avec sincérité le vécu d’une jeune fille. Une écriture ciselée et précise, une plume féroce pour une histoire bouleversante et édifiante à lire absolument. Un premier roman qui fera parler de lui.

     

    Merci aux éditions Les Impressions Nouvelles pour cet envoi.

     

     


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  • La théorie du parapluie, Ralph VENDOMELa théorie du parapluie est un recueil de nouvelles qui explore les similitudes entre deux âges singuliers. Dans le mélange des générations, il a saisi des profils d'enfants et de personnes âgées, des lumières naissantes et d'autres sur le déclin. Entre aube et crépuscule, une boucle se clôt mais un cycle de questions demeure.

     

    Mon avis :

     

    Ralph Vendôme est un écrivain belge d’origine Libanaise. Il vit à Bruxelles depuis trente ans et aime parcourir ses quartiers populaires, ses brocantes, ses cafés et marchés.

    Il est sensible aux gens, aux atmosphères et cela se ressent dans chacune des nouvelles de ce recueil qui font la part belle à l’enfance et à la vieillesse. L’alpha et l’oméga de la vie qui recèlent plus de points communs qu’on ne pense. En observateur au regard affûté, il dépeint les relations humaines, familiales, en mots choisis et qui font mouche à chaque fois. Pas de fioritures, d’abus de figures de style ; l’écriture est toute en sobriété et cela touche au cœur à chaque fois.

     

    Ralph Vendôme nous parle d’amour, de rencontres, de partage et d’illusions. C’est beau, tendre comme un rayon de soleil dans le brouillard de juillet. Un plaisir de lecture que je vous recommande.

    J’ai particulièrement apprécié l’émotion dégagée par « L’éclipse de Charles » et la tendresse de la rencontre entre une jeune fille et un ambassadeur à la retraite dans « L’ambassadeur ». Mais toutes méritent d’être lues et goûtées.

     

    Publié aux éditions Le Scalde, ce recueil est disponible dans toutes les librairies.

     

     


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  • Kayak, compost et rock'n roll, François FILLEULUn représentant en lingerie fine qui termine dans une armoire à glace, un jeune punk amoureux échoué au fond de la Meuse, l’avènement d’un despote dans un potager urbain, une jeune fille qui empoigne le micro comme d’autres balancent un cocktail Molotov… 

    « Le monde va mal. Faut te faire soigner. » Voilà la conclusion à laquelle les personnages croisés dans ces nouvelles aigres-douces arriveront sans doute un jour. Neuf voix. Neuf histoires presque ordinaires et dérangeantes qui se referment comme une porte qui claque. On se débat, on chante, on rit. Parce que l’humour est le dernier espoir que l’on perd. Jaune. Noir. Rouge aussi parfois.

     

    Mon avis :

     

    Neuf personnages sont mis en scène dans ces nouvelles de François Filleul qui, après un polar de bonne facture, nous offre ici un recueil à l’humour caustique. Des êtres paumés, miséreux, autoritaires, beaux parleurs, banals… qui évoluent parfois sur un rythme hardcore ou punk.

     

    Chaque nouvelle nous présente une scène de vie somme toute banale, un huis clos où chacun se retrouve face à ses drames et ses petitesses. Mais la manière dont l’auteur les présente et plante décor et personnages vaut le détour. C’est à la fois noir, ironique et exacerbé ; comme ce père obsédé par son souhait d’écouter le brame des cerfs en forêt et qui fait fi des envies de sa famille et des signes avant-coureurs de désastre.

    Certaines scènes, certaines atmosphères lourdes et sombres ont des accents simenonesques et nous plongent au cœur de l’intimité des protagonistes. François Filleul nous immerge avec art dans des mondes en déshérence où les défauts des uns et des autres le disputent à leur médiocrité.

     

    A travers ces neuf nouvelles, nous visitons aussi la Belgique, de Cuesmes à Anseremme en passant par St Hubert et d’autres lieux anonymes. Une Belgique entre gris clair et gris foncé, peu avenante, loin de la convivialité et de l’accueil chaleureux qu’on lui prête souvent.

     

    Peu optimiste dans l’ensemble, ce recueil de nouvelles vaut malgré tout la peine d’être découvert pour la plume alerte et acérée de l’auteur et sa maîtrise du genre. Si vous ne connaissez pas encore l’auteur, foncez.

    Merci aux éditions Académia pour cet envoi.

     

     


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  • La petite femelle, Philippe JAENADAAu mois de novembre 1953 débute le procès retentissant de Pauline Dubuisson, accusée d'avoir tué de sang-froid son amant. Mais qui est donc cette beauté ravageuse dont la France entière réclame la tête ? Une arriviste froide et calculatrice ? Un monstre de duplicité qui a couché avec les Allemands, a été tondue, avant d'assassiner par jalousie un garçon de bonne famille ? Ou n'est-elle, au contraire, qu'une jeune fille libre qui revendique avant l'heure son émancipation et questionne la place des femmes au sein de la société ? Personne n'a jamais voulu écouter ce qu'elle avait à dire, elle que les soubresauts de l'Histoire ont pourtant broyée sans pitié.  

     

    Mon avis :

     

    Ce roman de 700 pages m’a permis de découvrir l’histoire de Pauline Dubuisson que je ne connaissais pas. Moins de dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle est accusée d’un meurtre de sang-froid, celui de son amant. Belle, libre, elle catalyse toutes les rancœurs et frustrations de ceux qui ont subi les privations et les pertes dues à la guerre. On ne voit pas en elle, une jeune femme émancipée, intelligente, qui souhaite vivre comme elle l’entend sans calcul mais bien comme une traitre, une arriviste. D’ailleurs n’a-t-elle pas couché avec des Allemands et été tondue ? Cela suffit à la condamner d’avance sans même écouter ce qu’elle a à dire.

     

    Philippe Jaenada, dans une enquête méticuleuse, retrace l’histoire de Pauline et tente de lui rendre justice. Richement documenté, ce récit éclaire la personnalité et le caractère de Pauline Dubuisson d’un jour nouveau, décrivant une jeune femme instruite, moderne, bilingue et précoce qui, à 14 ans, tombe seulement amoureuse d’un beau jeune homme sans se soucier qu’il soit Allemand. Elle sera aussi une des premières étudiantes en médecine après la Libération.

    J’ai aimé découvrir cette histoire et la plume de Philippe Jaenada. Ce récit se lit facilement comme une enquête et une histoire à suspens. La lecture est intense, haletante. Et après le meurtre, c’est le procès qu’il décrit avec minutie ; un procès perdu d’avance car elle n’a pas le profil d’une repentie, cette jeune femme trop belle et trop indépendante. Que de hargne et de jalousie derrière les mots des uns et des autres, autant parmi les acteurs de la Justice que chez les journalistes.

     

    Si, comme moi vous découvrez l’auteur, sachez qu’il aime les digressions, les remarques, les anecdotes… et que cela peut parfois agacer. Mais j’ai trouvé tout cela très intéressant.

    Une belle découverte.

     

     

     


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  • Qu'à jamais j'oublie, Valentin MUSSONina Kircher, une sexagénaire, veuve d'un photographe mondialement célèbre, passe quelques jours dans un hôtel de luxe dans le sud de la France. Soudain, elle quitte la piscine où elle vient de se baigner pour suivre un homme jusqu'à son bungalow puis, sans raisons apparentes, elle le poignarde dans un enchaînement inouï de violence, avant de s'enfermer dans un mutisme complet.

    Pour tenter de comprendre cet acte insensé, son fils Théo, avec lequel elle a toujours entretenu des relations difficiles, n'a d'autre choix que de plonger dans le passé d'une mère dont il ne sait presque rien. De Paris à la Suisse en passant par la Côte d'Azur, il va mener sa propre enquête, jusqu'à découvrir des secrets inavouables et voir toute sa vie remise en question... 

     

    Mon avis :

     

    Valentin Musso signe ici un roman basé, une fois de plus, sur des faits réels, comme ce fut le cas dans « Les cendres froides ». Dans ce dernier, il nous parlait des Levensborn de triste mémoire. Ici, il s’en prend aux institutions pour jeunes filles qui, en Suisse, s’apparentaient plus à des lieux de torture psychologique et physique, qu’à des centres d’éducation. Ces institutions où l’on enfermait aussi bien les orphelines que les jeunes femmes dont les familles voulaient se débarrasser pour diverses raisons ont existé jusque dans les années 80.

    Mêlant habilement Histoire et secrets de famille, réalité et fiction, Valentin Musso nous entraine sur les traces de Nina, la mère de Théo. Alternant le récit de l’enquête menée par Théo, pour comprendre les raisons qui ont poussé sa mère à tuer un homme, et souvenirs d’enfance de Nina, il échafaude une intrigue complexe et bien ficelée, menée tambour battant, réussissant à nous surprendre quand on pensait avoir compris où il nous emmenait. Nous sommes alors plongés dans l’histoire de Nina, Denise, Danielle et toutes les autres jeunes filles ayant fréquenté l’Institut Sainte Marie de Lausanne. Une époque révolue mais une réalité qui a perduré assez tard en Suisse où les femmes n’avaient guère un statut enviable et n’ont eu le droit de vote qu’en 1978 !

     

    Un texte touchant, une intensité qui croît au fil des pages, et comme d’habitude chez Valentin Musso, une fin surprenante et ouverte. Je me suis laissé happer dès les premières pages et ai aimé à la fois la dimension psychologique de l’histoire de Théo et le côté historique des recherches menées en amont pour donner de la consistance au récit.

    Un coup de cœur pour moi. 

    Merci à Babelio et aux éditions du Seuil pour cet envoi. 

     

     

     

     

     

     


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  • La fatigue du matériau, Marek SINDELKADeux jeunes frères fuient clandestinement leur pays, après la disparition de leurs parents dans un bombardement. Ils arrivent ainsi séparément en Europe où ils ont prévu de se retrouver. Ce sont alors deux périples qu’entreprend le lecteur dans ce récit court, intense et haletant, au gré des épreuves que traversent les deux frères, dans l’espoir de se voir accorder un nouveau droit à l’existence. Il faut fuir et se cacher, trouver à manger, tenter de se repérer, avancer. Le monde se révèle à travers le prisme de l’angoisse, nous faisant vivre une véritable expérience physique et humaine.

     

    Mon avis :

     

    J’ai été contactée par le Centre Tchèque de Bruxelles qui me proposait la découverte de ce roman au titre intrigant « La fatigue du matériau ». Curieuse, j’ai accepté.

    Marek Sindelka a 37 ans et n’en est pas à sa première publication. Poésie, nouvelles et un premier roman « L’erreur » font de lui un auteur qui compte et a déjà été primé plusieurs fois. A peine traduit, ce roman-ci, paru en 2017 dans sa version originale, a reçu en 2018 le Cutting Edge Award pour le meilleur livre traduit.

    « La fatigue du matériau » est un roman ancré dans la situation géopolitique actuelle. Nous suivons deux frères, Amir et « le garçon » ; nomades et déracinés, ils tentent de survivre après avoir quitté leur communauté pour rejoindre l’Europe, où ils espèrent commencer une vie nouvelle. Nous suivons le parcours de chacun après que le plus âgé, Amir, se retrouve séparé de son frère. Après une première traversée clandestine réussie, il se prépare à une seconde qui doit le mener en Europe. Parallèlement, le plus jeune, jamais nommé, raconte son périple en plein hiver après avoir fugué d’un centre de rétention où il attendait depuis des mois.

    Ces deux récits s’inscrivent dans un cadre spatiotemporel différent (et non géolocalisé) et relatent deux parcours différents. Mais on retrouve en chacun les mêmes souffrances : la peur, la fatigue, la faim, le froid, la douleur et cette angoisse lancinante et permanente de savoir de quoi sera fait demain. L’un est isolé en pleine forêt à la recherche d’une zone d’habitation où se réfugier, l’autre est en pleine mer à la merci des éléments. Deux récits de force, de volonté surhumaine pour rester en vie, deux récits qui ne peuvent que susciter l’empathie et le respect pour toutes les souffrances endurées.

    L’écriture est vive, les phrases courtes, traduisant l’immédiateté, la vivacité de réaction nécessaire pour survivre. Les descriptions sont nombreuses, dans leur solitude, les frères observent ce qui les entoure. Mais ce qui m’a frappé, c’est la distance que l’auteur choisit de mettre entre ses personnages et le lecteur. J’ai eu la désagréable sensation d’être un voyeur observant deux êtres se débattant dans un monde violent et injuste sous le regard indifférent des autres, mieux nantis.

    Ce roman dur décrit la crise migratoire actuelle, crise politique qui ne grandit aucun état et crise humanitaire qui voit chaque jour périr des milliers de personnes. Un sujet sensible mais ô combien indispensable à traiter en ce moment.

    Merci aux éditions des Syrtes pour l’envoi de ce roman. Je ne peux que vous conseiller sa découverte.

     


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