• Et dans la jungle Dieu dansait, Alain LALLEMANDMarre de la crise et des égoïsmes, assez de cete surconsommation, des délires sécuritaires et des bâtisseurs de prison. Théo et Angela n’ont qu’un demi siècle à eux deux, mais pour changer la société, ils ont compris qu’il ne suffit pas de s’indigner. Il faut cogner. Fascinés par la dernière des guérillas, ils gagnent la forêt tropicale de Colombie : Viva la Revolucion ! Mais...

    Mon avis :

    Qui est-il vraiment ce Théo Toussaint ? Un rêveur ? Un anarchiste ? Un idéaliste ? Quand il arrive en Colombie, il semble bien déterminé à rejoindre les rebelles dans la jungle. Pour quoi faire ? Que cherche-t-il dans ce combat qui n’est pas le sien ?
    Jeune liégeois engagé dans la lutte contre les inégalités, il commet un jour une erreur et fuit la Belgique. Il trouve refuge auprès d’Angela, une jeune bloggeuse franco-colombienne à la recherche de son ami Martin. Avec elle, il se rend dans la forêt, espérant entrer en contact avec les Farcs. Pour eux, la guérilla est la seule capable de pousser leur indignation plus loin pour changer le monde. Pour y arriver, ils trouveront de l’aide auprès des gens d’Eglise très présents en Colombie et qui tentent de réconcilier état et guérilla au bénéfice de la population.

    Grand reporter au journal « Le Soir », Alain Lallemand signe ici son troisième roman.
    Son récit d’aventure nous invite d’abord à partager sa passion pour la Colombie. Il y décrit de magnifiques paysages qui contrastent avec la vie rude et triste des populations prises entre deux feux : les révolutionnaires et les paramilitaires. Son portrait son concession de la situation est remarquable.
    Il présente ensuite une réflexion sur notre société. En effet, le parcours de Théo n’est pas sans rappeler celui des jeunes qui deviennent djihadistes en Syrie. Leur quête est-elle différente ? En quoi ? Théo ne se reconnait pas dans le djihad. Il veut changer le monde, trouver une place dans la vie, un sens à celle-ci et il pense que son engagement dans la lutte armée pourra l’aider. Paradoxalement, il va se retrouver auprès de combattants catholiques, très proches des prêtres et religieuses. Il va devoir comprendre et accepter les incohérences de cette situation : suivre et respecter une religion d’amour, de pardon et s’imposer en même temps par les armes dans la violence. Théo, comme de nombreux jeunes avant lui, a une vision romantique de cette lutte, de cet engagement et est tenté de passer par les armes pour défendre ses idées, ses valeurs.
    Et c’est là toute la question du roman : la lutte armée n’est-elle pas toujours une déception ? Quel que soit l’endroit (Espagne, Asie, Amérique latine...) n’est-ce pas toujours la population civile qui paie le prix fort de la guerre ? 
    Enfin, on s’interroge sur la raison qui pousse ces jeunes à rejeter la société dans laquelle ils vivent. Les principaux facteurs ne sont-ils pas la perte de sens et les inégalités sociales grandissantes ? Par cet engagement, les jeunes pensent trouver la place que la société leur dénie.

    J’ai beaucoup aimé ce roman qui se lit d’une traite. La narration est fluide et le style de l’auteur est agréable. Les pages se tournent sans effort tant on a envie de savoir ce qu’ils vont devenir. Ensuite, on revient sur les passages que l’on a marqués afin de relire les réflexions politiques et philosophiques que l’auteur met dans la bouche de ses personnages.

    Un récit dépaysant qui pose de vraies questions. Un livre a proposé aux élèves du 3e degré, sans nul doute.

     

    Et dans la jungle Dieu dansait, Alain LALLEMAND

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  • Le livre de la neige, François JACQMINLe Livre de la neige est le récit de l’extase du poète face à la nature. Les paysages enneigés, les oiseaux, les arbres qui peuplent les textes de François Jacqmin prennent vie grâce à des mots précis et à un langage limpide. Mais dans ces textes délicatement teintés d’humour, la poésie va au-delà de l’éveil de la nature pour questionner le sens.

    Mon avis :

    Né en 1929 en province de Liège, François Jacqmin est un poète belge considéré comme l’un des deux ou trois plus grands de Belgique, même si son œuvre est méconnue. Discret, il interroge dans toute son œuvre, la possibilité d’appréhender le réel ainsi que le rapport du poète au langage. Pour lui « la poésie sera consolatrice ou rien ». « Le Livre de la neige » est sa dernière œuvre, parue en 1990, deux ans avant sa mort.

    Dans ce recueil, François Jacqmin tente de traduire en mots, les paysages d’hiver et les sensations qu’ils éveillent en lui. Il tente de dépasser l’impuissance de la poésie à conserver la trace de l’émerveillement de l’homme devant la nature. Il partage sa passion pour la contemplation de la nature qui déploie son spectacle avec une froideur mécanique sur laquelle l’homme n’a pas prise. Sa poésie est toute de rigueur comme si coller le plus possible à la réalité lui permettait de mieux faire comprendre sa pensée.

    Ses textes ne sont pas faciles, non que la forme soit obscure mais le fond dépasse la beauté des descriptions pour nous emmener au-delà, vers une deuxième lecture. Il aime mêler la réflexion philosophique à ces moments pris sur le vif. Une nouvelle image émerge alors. Je reconnais humblement n’avoir pas goûté à toutes. Certaines me sont restées hermétiques.
    Je suis néanmoins contente d'avoir découvert ce poète que je ne connaissais que de nom.

     

    Dans le cliquetis des flocons,
    on entend
    une rumeur que l'on pourrait comparer au
    discours de la conscience.
    Ces bruits
    nous font franchir la barrière des glossaires.
    Notre âme
    se refait continuellement ainsi, au détour
    de l'équivoque, lorsque
    les choses ne nous disent rien de cohérent.


     

    Nous comprîmes que la tempête de neige
    était une réplique de nos déchirures.
    Ce qui se pressait avec la horde
    des flocons,
    c'était la multitude des visages aimés qui
    souffraient d'être effacés,
    mais non apaisés.
    Lorsque le calme revint, nous avons balayé notre cour
    et avons rassemblé ces vagabonds de la mémoire
    en un monceau de terrifiante indifférence.


     

    Je ferme les yeux
    et les mélèzes entrent
    dans une phase acétique.
    Je tremble.
    Et mon corps
    devient une appréhension
    plutôt que le lieu d’un frisson.
    Je m’amenuise
    jusqu’à l’ivoire de l’ellipse.
    Il a fallu que l’infini
    se rapproche de moi
    pour que je ne découvre rien.
    C’est dans mon expérience du monde
    que je perds tout.

     

     Le livre de la neige, François JACQMIN

     

     

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  • LLe monde de Nestor, Christine VAN ACKERe lendemain matin, quelque chose a changé dans le village. Les voitures passent plus lentement. Des petits groupes de personnes se sont formés. Oh ! Nestor voit bien les sourires moqueurs. Les gens de la maison blanche n’ont pas l’air de trouver ça drôle. Heureusement, Nestor remarque surtout le sourire amusé de Marthe. Son beau sourire rêveur, ce sourire qui n’appartient qu’à elle.

    Mon avis :

    Depuis peu, les éditions Weyrich ont créé une collection « La Traversée » destinée aux adultes qui découvrent la lecture. Ces romans courts, écrits par des auteurs belges offrent des histoires de qualité à ceux qui découvrent notre langue ou apprennent à la lire à l’âge adulte. Des phrases courtes, un vocabulaire précis mais courant, des émotions, des sentiments, qui procurent le plaisir de lire. Un bon moyen pour accéder au monde des livres et de la littérature en douceur.

    « Le monde de Nestor » nous parle d’un vieil homme original qui partage sa vie avec Barbe-Noire et Chaussette, un vieux chat et un chien. Nestor vit simplement, dans une vieille maison héritée de ses parents. C’est un rêveur qui trouve que les habitants de son village ne prennent plus le temps d’observer les choses telles qu’elles sont, de voir les petits miracles de la vie et de la nature. Il décide donc de devenir faiseur de miracles, métamorphosant des moutons en nuages ou annonçant à tous la naissance des bourgeons de Dame Nature. Tout le monde ne goûte pas ses plaisanteries mais il ne fait de mal à personne. Et il amuse Marthe, une amie d’enfance, qui réside à l’autre bout du village.

    Un récit plaisant, tout en douceur et légèreté qui fait s’interroger le lecteur sur les choses importances de l’existence. Ces petites choses si banales qu’on ne leur prête même plus attention. Et si nous changions notre regard sur le monde ?

    Née en 1961, Christine Van Acker est une auteure belge qui aime s’attarder sur les petits riens de l’existence. Elle réside en Gaume, dans un village qui l’a sans doute inspirée. Auteure d’une dizaine de romans, recueils de nouvelles ou de poésie, elle a notamment signé « Ici » paru aux éditions Le Dilettante en 2014.

     

     

     

     

     

     

     

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  • Une mouche en novembre, Louis GAGNEÀ Ludovica, ville où novembre teinte les humeurs, le soleil est blanc. À l’ombre du château, près du grand fleuve, un fossoyeur creuse et les chiens errants grondent en reniflant les tombes. À Ludovica, une femme enceinte fuit, un dandy a tous les visages, une petite fille disparaît et les chiens rôdent encore. À Ludovica, le jour de son congédiement, dans un cimetière où il a ses habitudes, Boniface Saint-Jean entrevoit les signes d’un mystère qui le hantera, un mystère où la lumière et la nuit, le bien et le mal font du quotidien une légende. Œuvre de rencontres et de visions, Une mouche en novembre raconte qu’on ne sépare pas la part de Dieu de la part du diable, la part de l’art de celle du cauchemar.

    Mon avis :

    Louis Gagné, libraire québécois passionné de livres, signe ici son premier roman aux éditions Le Quartanier. Un roman noir, sombre et brumeux comme un jour de novembre. A Ludovica, tout n’est que grisaille et tristesse.

    Dès les premières lignes, on croise une vieille femme qui a perdu l’esprit. Puis un chômeur passionné de cravates, des dobermans agressifs, une jeune femme qui accouche dans une gare, un étrange collectionneur d’œuvres d’art,... Chaque tableau que nous peint l’auteur montre une facette erratique de cette ville singulière où les drames semblent le lot quotidien.

    Le narrateur, Boniface Saint-Jean, quinquagénaire taciturne fraichement licencié, ne sait comment occuper ses journées. De cimetière en église, des ruelles de Ludovica à d’étranges bâtisses, il erre sans but au gré de rencontres fortuites. Au fil de ses errances, il semble perdre la tête, s’attarde à des signes, à l’envers du décor. Une chose l’obsède, cette femme croisée six ans plus tôt, qu’il ne secourut pas alors qu’elle était sur le point d’accoucher. Cet homme nous décrit des scènes irréelles, entre rêve et réalité. On n’est jamais sûr de ce qu’on vient de lire, plongé dans un espace-temps onirique déstabilisant.

    Louis Gagné nous fait entrer dans un univers unique, inquiétant et mystérieux où la beauté de la langue accompagne notre errance. Ludovica, nom que Champlain aurait aimé donner à Québec, est une ville fantasque où personnages et lecteur se perdent dans l’imaginaire de l’auteur. Entre beauté et laideur, bien et mal, on avance en équilibre instable sur les bords du fleuve des Enfers. Chacun y puisera ses propres sensations, ses réponses à ses questionnements. Plusieurs lectures sont possibles ; à chacun de trouver la sienne.

    Un style original et pur au service d’une langue soignée. Louis Gagné a réussi à m’intriguer et à me séduire.

     

    Une mouche en novembre, Louis GAGNEUne mouche en novembre, Louis GAGNE

     

     

     

     

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  • Naufragés, Emily BLEEKERLillian, épouse et mère de deux enfants, a accepté d’accompagner sa belle-mère dans un voyage aux Fidji gagné lors d’un jeu. Mais les vacances de rêve se transforment rapidement en cauchemar, quand leur petit avion s’écrase sur une île déserte. Deux ans plus tard, seule Lillian et son guide, Dave, sont retrouvés par hasard et secourus. À leur retour, leur histoire incroyable fait la joie des médias. Comment ont-ils pu survivre durant tout ce temps et qu’est-il arrivé aux autres passagers ? Tous deux relatent une même version sans fausse note : à la presse bien sûr mais aussi à leur famille et leurs amis.
    Quand Geneviève Randall, une journaliste à la dent dure, se met en tête qu’ils cachent un secret, elle n’imagine pas que son enquête va prendre une dimension inattendue…

    Mon avis :

    Emily Bleeker signe ici son premier roman. Après avoir été éducatrice, elle est entrée dans le domaine de l’écriture et s’en sort plutôt bien.

    Avec une écriture très visuelle, elle nous dépeint en récits croisés, la vie de deux naufragés sur une île déserte et l’ultime interview qu’ils acceptent de donner pour un talk show dont l’Amérique raffole. Oscillant d’une époque à l’autre, nous découvrons la vie de chaque protagoniste avant, pendant et après le naufrage. Avec doigté, l’auteure distille les infos au moment opportun afin de maintenir le suspens d’un bout à l’autre. Et cela fonctionne.

    Cependant, l’histoire manque un brin d’originalité. Elle rappelle les films ayant déjà traité ce sujet (Seul au monde, Les naufragés du Pacifique...) et quelques invraisemblances et clichés sont à relever, notamment en ce qui concerne la survie sur l’île. Des erreurs que j’impliquerais à un premier roman, souvent moins maitrisé
    Mais l’auteure parvient à accrocher le lecteur par les sous-entendus qui laissent supposer que tout n’est pas aussi transparent et vrai qu’on pourrait le croire. Cette suspicion provoque la mise en question de chaque déclaration de Lilian et David et maintient un suspens de bon aloi. Ont-ils vraiment menti ? Sur quoi ? Pourquoi l’ont-ils fait ?

    Au final, un page turner distrayant et léger, idéal pour se vider la tête après une semaine bien pesante.

    Merci aux éditions Michel Lafon pour cet envoi.

     

     

     

     

     

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  • Nirliit, Juliana LEVEILLE-TRUDELUne jeune femme du Sud qui, comme les oies, fait souvent le voyage jusqu’à Salluit, parle à Eva, son amie du Nord disparue, dont le corps est dans l’eau du fjord et l’esprit, partout. Le Nord est dur – «il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons presque identiques» – et la missionnaire aventurière se demande «comment on fait pour guérir son cœur». Elle s’active, s’occupe des enfants qui peuplent ses journées, donne une voix aux petites filles inuites et raconte aussi à Eva ce qu’il advient de son fils Elijah, parce qu’il y a forcément une continuité, une descendance, après la passion, puis la mort.

    Mon avis :

    Recommandé par ma libraire québécoise, Nirliit est le premier roman de Juliana Léveille-Trudel. Travaillant dans le domaine de l’éducation au Nunavik depuis 2011, elle nous parle de situations qu’elle côtoie au quotidien et cela confère au récit un accent de sincérité indéniable.

    L’action se déroule à Salluit, sur les rives de la baie d’Ungava dont elle nous fait de magnifiques descriptions. Les paysages sont grandioses dans ce Nord mais la vie est rude et impitoyable, comme le climat, ce qui nous offre des pages tout en contrastes.

    La narratrice revient à Salluit, s’occuper des enfants comme tous les étés. (Nirliit « oie » en inuktitut, ces grands oiseaux migrateurs.) Mais cette fois, son amie Eva n’est pas là pour l’accueillir. Disparue ? Assassinée ? Qui s’en soucie ? Elle lui manque terriblement et lui confie ses pensées, comme un compte rendu de la vie au village. Des conditions de vie inacceptables. Sans espoir, sans avenir.
    Désœuvrés, les Inuits s’abrutissent d’alcool qui réchauffe le corps et panse un temps les plaies de l’âme. L’ivresse est cause de bagarres, d’accidents, d’abus de toutes sortes... L’ennui pousse les jeunes dans les bras les uns des autres prématurément et de toutes jeunes filles mettent au monde des enfants qu’elles n’élèveront pas pour la plupart, les confiant à d’autres. Ils appartiennent à tout le village, les enfants. Les femmes, elles, sont attirées par la peau claire des Blancs qui viennent travailler quelque temps à Salluit. Ils sont une possibilité d’ailleurs, d’une autre vie. Un peu de bonheur peut-être.

    Ils appartiennent au village, les enfants. Mais tout le monde ne les protège pas. La narratrice prend Eva à témoin et crie sa révolte et sa colère de voir le sort réservé aux filles, parfois des fillettes encore. Tout le monde sait. Tout finit toujours par se savoir. Mais on garde le silence, on fuit la vérité devant ces existences gâchées, sacrifiées.

    Juliana Léveillé-Trudel raconte la vie brute des Premières Nations, ne déguise pas la réalité. Son regard est à la fois implacable et tendre, lucide et gonflé d’amour. Et cela en fait un témoignage dur, précieux et nécessaire. Sa proximité lui donne toute crédibilité et fait de son récit une lecture saisissante et indispensable. Un cri d’amour pour un peuple qui se meurt et qu’elle voudrait vivant.

    Superbe.

        

    Nous vivons dispersés sur cet énorme continent, dans des villes et des villages qui portent de jolis noms à faire rêver les Européens, de jolis noms qu’on s’empresse de traduire parce que nous sommes si fiers de savoir que « Québec » veut dire « là où le fleuve se rétrécit » en algonquin, que « Canada » signifie « village » en iroquois et que « Tadoussac » vient de l’innu et se traduit en français par « mamelles ». Nous avons de jolis mots dans le dictionnaire comme toboggan, kayak et caribou, il fut une époque où des hommes issus des générations de paysans de père en fils entendaient l’appel de la forêt et couraient y rejoindre les « Sauvages », il fut un temps où nous étions intimement liés, nous avons la mémoire courte, hélas.

     

    Rivière Foucaud, marée basse. Un champ de roches s’étend du fjord jusqu’au creux de la toundra, entre les deux falaises qui bordent Foucaud la magnifique. Du sable blond vient lécher le fond boueux du cours d’eau temporairement asséché pendant que le soleil fait du fjord un océan d’or, brillant, brillant à s’en arracher les yeux. (...) Il y a des jours où je ferais mon nid dans la toundra, entre le fjord aveuglant et la rivière qui fend le roc de son assurance tranquille, les jours de soleil et de marée basse à la rivière Foucaud.

     

     Nirliit, Juliana LEVEILLE-TRUDEL

     

     

     

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  • Traité des peaux, Catherine HARTONDans des forêts où les ancêtres appellent la poudrerie le souffle de la mort, un joaillière fabrique des bijoux avec des plumes d’oiseaux, un homme de 54 ans correspond avec celui qui a envoyé un message dans une bouteille jetée à la mer, un autre attend que l’orage éclate pour ouvrir la bouche et le boire en entier. La nature ouvre ses branches, dans ce livre, où l’on demande et propose le pardon. Le Traité des peaux est rempli de talismans qui viennent de la terre. Ses paysages nous montrent que nous sommes un peuple nordique et que nous ne sommes pas seuls au monde. Nous habitons des lieux peuplés de reliques, où un seul mouvement brusque peut faire migrer toute une colonie.

    Mon avis :

    Groenland, Nunavik, Québec. Trois régions où tentent de survivre les Premières Nations.
    Ce recueil de nouvelles nous conte la vie de ces autochtones qui s’accrochent désespérément à leur passé, leurs traditions. Se battre contre la nature, ils savaient faire, ils en avaient l’habitude. Mais se battre contre l’administration, contre les Blancs au pouvoir, ils ne savent pas.
    Comment continuer à vivre de la pêche ou de la tannerie des peaux dans cet univers mondialisé ? Comment s’alimenter et se vêtir comme on l’a toujours fait quand les lois universelles fixent des quotas de pêche, des interdictions de tuer les phoques pourtant en surnombre ? Comment vivre de manière ancestrale quand les lois des Blancs de la ville obligent les propriétaires de chiens (de chasse ou de traineaux) à les attacher sous peine d’être abattus ? Comment survivre simplement dans des régions dépourvues de tout service ?

    Avec des descriptions aussi fortes que simples, Catherine Harton nous plonge en immersion totale dans ces milieux en mutation et nous dépeint des paysages grandioses où la rudesse du climat n’a d’égal que celle des hommes. Quelle poésie et quelle force dans ces descriptions ! Chaque élément semble posséder une âme. Etre à la fois source de vie et vecteur de mort. Quelle émotion dans ces tableaux du quotidien !

    Déterminé, battant, rêveur... chaque homme dont elle nous parle est une allégorie. Une lutte permanente contre la nature qui peut se montrer si hostile et une lutte inégale contre le pillage des ressources. Et par là même contre leur anéantissement. Ces peuples en pleine mutation forcée ont-ils une chance de survivre aux « progrès » de la civilisation ? Peuvent-ils s’adapter sans y perdre leur âme ?

    Telle une fable, ce recueil nous dépeint le quotidien des Nations Autochtones. La plume poétique de l’auteur joue sur l’exotisme de ces contrées en sublimant la nature dans ce qu’elle a de plus beau. Images de rêve qui nourrissent nos fantasmes de pureté quand aucun touriste ne s’aventure là-bas.

    Un bel hommage pudique et poétique à tous ces hommes et ces femmes des Premières Nations ; à leurs rêves, leurs espoirs, leurs désillusions. Une indignation digne pour ces gens qu’on a forcé à changer de vie alors qu’ils ne dérangeaient personne en vivant en harmonie avec la nature.

    Ce roman était finaliste des Prix littéraires du gouverneur général en 2015. Merci à Billy d’avoir pensé qu’il me plairait.

      
     

    Pavia aime entendre souffler le vent, le sentir se frayer un passage à travers les lattes de bois, le cadrage des fenêtres ; il aime son hurlement, sa longue plainte, sa dramaturgie. Il aime sentir la nature gronder, elle rappelle les gens à l’ordre, impose sa force.

    La nature ouvre ses branchies, son ventre : les magnifiques grappes de verdure, l’apparition des collets, les fontes promises, quelques pousses sèches et un reflet argenté sur l’eau. L’odeur des lieux monte à la tête, trop de parfums doux et incisifs à la fois, le sel, la marée montante, le corps réparé. La température a monté en flèche, quinze degrés. Le soleil accapare chaque pli d’humanité, les glaciers luisent ; c’est un spectacle rare.

    Après une heure, Leena est frigorifiée, elle chiale, sa mère lui demande de patienter encore quelques instants. Puis, elle aperçoit une nageoire dorsale, de la vapeur qui sort d’un évent au ralenti, les baleines s’étirent au soleil, majestueuses, elles font gronder la mer. Leena s’imprègne de chacune des images, l’eau salée et le balancement du bateau amendent la magnificence du moment. Elle s’agrippe à une des poignées, pas de doute ce bateau est un signe de liberté

     

     Traité des peaux, Catherine HARTON

     

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